Lucien Laforge (1889-1952)
Repères
Naissance : 10 juillet 1889, Paris (dans une famille d’artistes).
Mort : 21 janvier 1952, Paris (après une « longue et cruelle maladie »).
Domaines : dessinateur de presse, caricaturiste, illustrateur, peintre, décorateur, pamphlétaire au crayon.
Au Canard enchaîné : collaboration régulière de 1916 à 1919.
Origines et formation : choisir le trait plutôt que l’académie
Né à Paris en 1889, Lucien Laforge grandit dans une maison où l’art n’est pas un décor mais un langage. Son père est violoniste, sa mère peintre miniaturiste. Adolescent, il hésite entre musique et dessin, puis tranche : ce sera le papier, l’encre, et la vitesse de la presse.
Passé par les Beaux-Arts et l’académie Humbert, il se détourne rapidement de l’académisme et de ce qu’il juge « pompier ». Le dessin de presse lui offre ce que l’atelier lui refuse : l’actualité comme carburant, la liberté comme méthode, la colère comme moteur.
Un style immédiatement reconnaissable
Le Dico Solo (Catherine Saint-Martin) résume d’une formule ce qui frappe d’emblée : un dessin « superbe », largement cerné d’un trait gras, « vidé en son centre », stylisé sans être froid. Laforge vise le nerf, pas l’ornement. Il campe des silhouettes qui ont l’air d’avoir été taillées au couteau dans le papier, puis posées sur la page avec une précision d’affichiste et une humeur de polémiste.
Grand amateur de cirque et de clowns (qu’il peint aussi sur toile), il ne sépare pas la scène et la rue : chez lui, le politique entre par la porte des coulisses. Il est également décorateur, et cette expérience se sent dans ses compositions : personnages « bien campés », mise en scène pensée, sens du rythme et du contraste.
Satire politique : verve, liberté, antimilitarisme
Laforge « s’adonne à la satire politique avec une verve parfois polémique » : il attaque, il bouscule, il refuse la pose décorative. Sa prédilection va à la presse militante, où il peut accorder le trait à ses idées libertaires et pacifistes. Dans les années 1910, il collabore dès ses débuts à divers titres (presse de divertissement et presse engagée), avant et pendant la Grande Guerre.
Pacifiste viscéral, profondément antimilitariste, il traverse la Première Guerre mondiale en la combattant surtout par l’image. On évoque même une réforme obtenue à deux reprises pendant le conflit (1915 puis 1917) en simulant la folie : signe, vrai ou légendaire, d’un rapport frontal à l’institution militaire et d’une hostilité non négociable à la logique de guerre.
Au « Canard » : 1916-1919, le pamphlet au crayon
Laforge fait partie de ces signatures graphiques qui marquent les débuts du Canard enchaîné. Dans ces années, la satire du journal est un sport de combat : on y cogne sur la propagande, le bourrage d’illusions, les discours en uniforme.
Lorsqu’il meurt en janvier 1952, le journal rappelle précisément ce souvenir fondateur : « Les premiers lecteurs du “Canard Enchaîné” n’ont pas oublié les vigoureux dessins, si percutants, de ce pamphlétaire du crayon. » Et il associe d’emblée Laforge à un titre devenu emblématique de son geste antimilitariste : Le Film 1914.
« Le Film 1914 » : l’album-somme contre la bêtise guerrière
Le Canard de 1952 le dit sans détour : dans Le Film 1914 (publié en 1922), Laforge « fustigeait la bêtise et le bourrage de crânes ». C’est l’une de ses œuvres les plus marquantes, une machine à démonter l’absurde, planche après planche, comme si le crayon pouvait rembobiner le délire des mots d’ordre.
Les jugements contemporains situent Laforge dans une génération d’artistes pour qui la liberté n’est pas un thème, mais une discipline intérieure. Frédéric Delanglade (1947) lui rend ainsi hommage comme à un idéaliste ayant défendu « toute sa vie les causes perdues », sans concession à son art.
Illustrateur : du pamphlet au merveilleux
Réduire Laforge à la seule satire politique serait le trahir : il est aussi un grand illustrateur. Il illustre Rabelais, Baudelaire, Perrault et Les contes des Mille et une nuits, mais également Ogier le Danois (1913) et adopte un rapport libre à l’Art nouveau, fait de sensualité, de fantaisie, de déformation assumée.
Il expose aux Indépendants et chez les Humoristes, et reçoit un prix au Salon de l’Araignée en 1920. Sa peinture, moins connue que ses dessins de presse, fréquente volontiers les clowns, les scènes populaires, tout ce qui révèle l’humain quand il tombe le masque.
Guerres, silence, puis l’attaque de 1945
Il interrompt sa production à la fin de la guerre, puis qu’il est « frappé d’une attaque en 1945 », réduisant ses activités jusqu’à sa mort. Cette trajectoire explique en partie le décalage entre l’importance de son œuvre et la discrétion de ses dernières années : Laforge finit comme beaucoup d’artistes de combat, avec un corps qui le trahit alors même que l’époque continue d’offrir matière à indignation.
La mort (janvier 1952) et l’hommage du Canard
Dans l’édition du 23 janvier 1952, Le Canard enchaîné annonce sa disparition « après une longue et cruelle maladie » et adresse « ses condoléances émues » à Suzanne Laforge, saluée comme « courageuse » et remerciée pour l’avoir soigné « avec tant de dévouement ». L’hommage est bref, mais dense : il rappelle l’essentiel, le choc des premiers dessins et l’album Film 1914, comme si toute sa vie tenait dans ce double geste, dessiner et désenvoûter.
La postérité au sein du journal : un « grand bonhomme » (1958)
Six ans plus tard, Henri Monier, dans Le Canard enchaîné du 12 février 1958, dresse un portrait au vitriol admiratif : Laforge y apparaît comme un révolté, un vociférateur, un « monstre sacré » au sourire ambigu, doté d’« indignations homériques » et d’une avance esthétique presque prophétique. Au-delà de la formule, Monier confirme ce que les lecteurs du Canard savaient déjà : Laforge n’était pas seulement un dessinateur, mais une manière de tenir debout, crayon en avant, face aux « âges rebutants ».
Principales collaborations (aperçu)
Le Dico Solo énumère une longue liste de titres où Laforge publie au fil des décennies. On y retrouve notamment, parmi d’autres : Les Hommes du Jour (premiers dessins, 1910-17), Pages Folles, Tout-Paris, La Grande Guerre, Le Canard enchaîné (1916-19), Le Journal du Peuple (1917-18), L’Humanité (1919-35), ainsi que divers journaux et revues de l’entre-deux-guerres et de l’après-guerre.
En résumé
Lucien Laforge est de ces artistes que le Canard reconnaît d’un mot rare : un pamphlétaire. Il a donné à la satire politique une qualité d’art, tout en conservant un goût du cirque, du masque, du merveilleux, comme si la fantaisie était la dernière digue contre la brutalité des époques. Entre 1916 et 1919, il offre au journal naissant une grammaire graphique de la résistance : silhouettes taillées à vif, vérité sans uniforme, rire sans anesthésie.







