Marcel Arnac (1886-1931) – écrivain-dessinateur, humoriste et pionnier du “roman animé”
Marcel Arnac, de son vrai nom Marcel Fernand Louis Bodereau, naît le 10 octobre 1886 à Paris (11e). Écrivain, illustrateur, humoriste, il mène une carrière foisonnante dans la presse illustrée et satirique, et figure aujourd’hui parmi les précurseurs d’une forme de bande dessinée au long cours, parfois décrite comme un roman graphique avant la lettre. Il collabore au Canard enchaîné de 1917 à 1919.
Une plume et un crayon de la presse illustrée
Dès les années 1900-1910, Arnac multiplie les publications. Son parcours épouse l’écosystème des journaux humoristiques, des revues illustrées, puis de la grande presse d’information. Il collabore à un grand nombre de titres, parmi lesquels figurent notamment L’Illustré national, Le Sourire, Le Bon Vivant, Le Pêle-Mêle, Fantasio, Le Rire, Le Journal (qui lui commande un dessin par semaine sur une longue période), La Vie Parisienne, Le Merle blanc, La Baïonnette, Le Petit Journal, Paris-Midi, Ric et Rac, Candide, L’Intransigeant, L’Œuvre, Excelsior, Les Échos…
À travers ses livres comme ses chroniques, Arnac cultive une fantaisie vive, un sens de l’observation et un art de la formule qui lui valent d’être rangé, par certains hommages de presse, dans une lignée “rabelaisienne” (avec ce que cela suppose de verve, de goût du portrait-charge, et de satire des travers contemporains).
Au Canard enchaîné (1917-1919)
Arnac rejoint la “volière” du Canard au cœur de la Première Guerre mondiale et y collabore de 1917 à 1919. Cette période correspond à un moment où sa veine satirique peut devenir plus frontale: l’actualité, la propagande, le monde des profiteurs, la bêtise institutionnelle, et le matériel humain du conflit nourrissent une écriture et un dessin qui savent être joyeux tout en se faisant, lorsque nécessaire, brutaux et démolisseurs.
Livres, “romans animés” et succès de librairie
Arnac publie de nombreux volumes, souvent illustrés par lui-même, où il mélange récit, saynète, dessin et légende, avec un sens de la mécanique comique et de la vignette qui lui assure un public fidèle. Plusieurs titres reviennent dans les hommages et notices, signe d’une réception durable:
Proses et volumes
- L’Inénarrable Voyage de la Famille Lempaillé (1913)
- Les Exploits sportifs et tordants d’Isidore Flapi (1917)
- Les Désopilantes Aventures de Trouillet Détective (1918)
- Mendigots (1918)
- Le Sire de Robidaine (1920)
- Sylvain, la femme nue et les fantoches (1923)
- Le Brelan de joie (1924)
- Les Amours de Tringle et Cie (1925)
- 83 centimètres d’aventures (1925)
- Ce qu’il faut savoir pour ne pas passer pour une andouille (1927)
- Loin des mufles (1927)
- Saint-Lettres (1928)
- La Farce de l’île déserte (vers 1928)
- À l’héritage, ou les Vacances singulières (1929)
- La Vie romancée de M. Braise (1929)
- Madame Diogène (1930)
- L’Amour au miroir (1930)
- Un cœur et deux paillassons (1930)
- Les Mémoires de monsieur Coupandouille (1859-1931) (1931) – présenté comme son dernier livre, et souvent cité comme un “roman animé”, mêlant dessins et légendes.
Des traductions et adaptations témoignent de sa circulation hors de France: publications en allemand et en anglais sont mentionnées, ainsi qu’une adaptation au cinéma en Allemagne (1934) pour Ein Herz und Zwei Strohmattent, et des éditions américaines pour d’autres titres.
Publicité et cinéma
En marge de la presse, Arnac mène une activité de dessinateur publicitaire. Il intervient aussi dans le cinéma comme scénariste de trois courts métrages d’une série réalisée par Georges Monca, dont le héros est Rigadin (incarné à l’écran par Charles Prince).
Autre facette plus rare: il joue un rôle de passeur culturel en présentant Buster Keaton en France. Un projet de tournée de conférences universitaires sur l’humour aux États-Unis est également évoqué, mais ne peut aboutir en raison de sa disparition; Marcel Achard aurait alors pris le relais.
Vie personnelle
Sa vie privée est marquée par un drame: sa première épouse meurt dans un accident d’automobile. Il se remarie avec Blanche Gallaud, fille de Zo d’Axa. De cette union naît une fille, Béatrice Arnac, qui deviendra comédienne et chanteuse. Au moment de la mort de Marcel Arnac, l’enfant n’a que quelques mois.
Août 1931: un accident industriel, une mort brutale
La fin d’Arnac est d’une violence absurde, abondamment relatée par la presse de l’époque. À Suresnes, un grave accident survient à l’usine du service des eaux: le volant d’une machine à vapeur se brise, et un lourd fragment de fonte, après avoir défoncé un mur, est projeté à grande distance et s’abat sur la maison occupée par Arnac. Grièvement blessé à la tête, il développe une affection méningée à évolution rapide. La presse rapporte une journée d’espoir trompeur, puis la montée de la fièvre, l’aggravation, et la mort survenant dans la soirée, sans véritable reprise de conscience, à l’exception d’un bref instant où il demande à voir sa femme.
Il meurt à 47 ans, à la fin du mois d’août 1931. Les notices le situent à Nanterre pour le décès.
Réception et image laissée
Les hommages insistent sur un double talent: écrivain autant que dessinateur, travailleur infatigable, capable d’une rédaction nette et d’un humour immédiatement saisissable. Ils rappellent aussi son goût du “vitriol” quand il vise les travers de son temps, notamment dans son dernier ouvrage, et soulignent une œuvre à la fois populaire et singulière, où l’alliance du texte et de l’image n’est pas un simple accompagnement mais un moteur narratif.
Par son abondance, sa présence constante dans la presse illustrée, et sa manière de “faire livre” avec du dessin, Arnac demeure une figure précieuse pour comprendre un chaînon: celui qui relie la grande tradition de l’humour imprimé à des formes plus continues, plus narratives, que l’on identifiera plus tard comme bande dessinée moderne ou roman graphique.






