Bécan (Bernhard Cahn), le trait sobre qui cherchait l’âme
De Stockholm à Paris : une vocation façonnée par la gravure
Derrière la signature Bécan se tient Bernhard Cahn (francisé en Bernard Cahn), né à Stockholm le 8 mars 1890. Les Beaux-Arts l’orientent vers des techniques exigeantes, la gravure et les émaux, apprentissages qui marqueront durablement sa manière : aller à l’essentiel, découper une figure, faire parler une ombre, suggérer une tension avec peu de lignes.
La guerre, la Légion, puis le dessin comme métier
Engagé dans la Légion étrangère, il traverse la Grande Guerre au plus près des hommes, collaborant aussi à un journal de poilus. À l’issue du conflit, Bécan entre dans une période d’activité intense : il devient caricaturiste, dessinateur de presse, puis illustrateur et affichiste, notamment pour le théâtre et le cinéma. Son style est décrit comme très personnel, à la fois sobre et incisif, avec une économie de moyens qui vise la justesse plutôt que l’effet.
Au “Canard” : 1917-1921, une présence au cœur de la jeune ruche
Bécan collabore au Canard enchaîné dans les années de jeunesse du journal, sur la période située entre 1917 et 1921. Il fait partie de cette génération de dessinateurs qui, tout en passant par les titres d’humour et d’actualité illustrée, investissent aussi un journal politique et satirique où la silhouette, la grimace et le symbole deviennent des armes de lecture du temps.
Portraitiste “indulgent” : viser la vérité, pas la cruauté
Ce qui distingue Bécan, c’est sa conception de la caricature : il revendique une forme d’indulgence. Pour lui, la caricature n’a pas à être automatiquement cruelle, surtout lorsqu’elle touche aux arts, aux scènes, aux visages publics pris dans la représentation. Il préfère atteindre une vérité psychologique plutôt que de s’acharner sur les détails humiliants. Cette ligne, éthique autant qu’esthétique, lui donne une place à part : on le décrit comme un portraitiste humoriste, attentif, et même un “encadreur de tête” remarquable, c’est-à-dire un maître du cadrage et de la mise en valeur d’un visage.
Une carrière prolifique : presse, livres, salons
Après ses débuts dans la presse (dès 1917, notamment au Carnet de la Semaine), Bécan multiplie les collaborations dans de nombreux titres illustrés, et s’impose dans les milieux du dessin parisien.
Il devient membre des Humoristes et expose dans plusieurs cadres : Salon des Humoristes, Salon des dessinateurs parlementaires, et, comme peintre, lithographe et aquafortiste, au Salon des Indépendants. Son univers est volontiers aimanté par le théâtre et le cinéma, deux mondes où il retrouve le jeu des postures, des masques, des personnages.
Illustrateur de livres et homme de “couvertures”
Bécan réalise des couvertures et illustre des auteurs variés, parmi lesquels Louis Delluc, Maurice Dekobra, Georges Simenon, Paul Morand, Joseph Kessel, Charles Oulmont, Louis Roubaud ou René Jeanne. On lui attribue aussi des albums, dont Gueules classées (1930), qui résume bien l’un de ses dons : cataloguer l’humanité non en fiches froides, mais en types vivants, saisis dans un angle, un pli, une lumière.
Les années noires : “Aujourd’hui”, puis l’effacement forcé
En 1940, il dessine des titres et vignettes pour Aujourd’hui. Puis l’Histoire se referme comme une porte trop lourde : juif, Bécan est persécuté sous l’Occupation. Les notices et témoignages convergent sur une fin de vie tragique : humilié, traqué, épuisé, il meurt à Paris pendant la guerre, en 1943 (certaines notices mentionnent 1942). Il est inhumé au Père-Lachaise.
Une place singulière : le dessin comme diagnostic humain
Bécan laisse l’image d’un artiste qui ne “fabrique” pas le rire : il dessine ce qu’il voit et ce qu’il sent, au gré de ses préoccupations, avec une œuvre tantôt souriante, tantôt amère, mais jamais mécanique. Son trait vise moins la grimace que la radiographie morale : l’homme derrière la pose, le personnage sous le costume.






