Mat (Marcel Turlin, 1895-1982), du trait-charge à la “jungle pour rire”
Repères
Nom : Marcel Turlin, dit Mat (il signe aussi de son nom).
Naissance : 19 octobre 1895, Paris (8e).
Décès : 29 septembre 1982, Nantes.
Au Canard enchaîné : 1921-1927.
Des tranchées au dessin : une vocation gagnée à l’air libre
Mat appartient à cette génération dont la biographie commence par un choc historique. Mobilisé pendant la Première Guerre mondiale, il en revient marqué dans sa chair : gazé, les poumons brûlés, multipliant ensuite les séjours à l’hôpital. La démobilisation passée, il faut “repartir”, et Mat le fait par une succession de métiers, souvent techniques et modestes, qui témoignent d’un apprentissage du concret : apprenti lithographe, dessinateur en broderie, puis illustrateur technique aux usines d’aviation Bellanger à Levallois. Orphelin, élevé par sa grand-mère maternelle, il a très tôt dû travailler, ce qui n’empêche pas une chose : le dessin, déjà, cherche sa sortie.
Cette énergie se lit dans le tempérament qu’on lui prête : une joie de vivre et un optimisme qui l’orientent vers le dessin humoristique. Avant les séries et les albums, il y a le geste du croquis : portraits-charges, notations rapides, apprentissage d’une efficacité qui deviendra sa marque.
Premières publications et entrée au Canard (1921)
Avant même Le Canard enchaîné, Mat place des dessins d’humour dans Le Carnet de la Semaine (1917-1918), puis dans Le Pays (1919-1920). Ces terrains d’essai sont décisifs : on y apprend à viser juste, à tenir une ligne, à faire tenir une idée dans l’économie d’un gag.
En 1921, il entre au Canard enchaîné. Il illustre alors des textes de plumes appelées à compter, dont Jean Galtier-Boissière, Henri Jeanson et Georges de La Fouchardière. Le détail est parlant : on ne confie pas des débuts ou des signatures en pleine installation à n’importe quel crayon. Mat apporte un dessin lisible, immédiatement “accrocheur”, capable d’accompagner l’ironie sans la recouvrir.
1921-1927 : un dessinateur de presse à l’agilité multipiste
Les années 1920 et 1930 le voient multiplier les collaborations dans une foule de titres, souvent humoristiques, satiriques, ou d’actualité. Il publie notamment dans Le Petit Parisien, Le Journal Amusant, Le Rire, Le Pélican, et bien d’autres. Cette dispersion apparente dit en réalité une compétence : Mat est un professionnel “à tout faire” de l’image de presse, capable de s’adapter aux formats, aux rubriques, aux tonalités, sans perdre son allant.
Son identité de dessinateur se reconnaît à une veine comique de bonne tradition : un dessin agréable, lisible, marqué par une personnalité. Surtout, Mat sait marier légende et image : l’une porte l’autre, et le burlesque surgit à l’endroit exact où le lecteur ne l’attend pas.
1929 : “Le Sport qui Pique” et le grand virage vers la bande dessinée
Après le Canard, Mat ne se cantonne pas au dessin d’actualité. En 1929, il cofonde avec Henri Decoin l’éphémère Le Sport qui Pique. La même année, il s’attaque à la bande dessinée et y devient un grand producteur, au point de publier des dizaines d’albums. Le passage est logique : le dessinateur de presse, entraîné à la concision et au rythme, trouve dans la BD un terrain naturel pour déployer le gag, le mouvement, la répétition comique, et surtout la mécanique du personnage.
Un vaste bestiaire comique, dont “Oscar le petit canard”
Si l’on excepte un récit en images du début des années 1920, Mat fait ses véritables débuts en BD en 1930, puis construit, sur plusieurs décennies, un impressionnant catalogue de séries et de personnages. Sa production traverse les supports et les époques, avec des créations pour de nombreux magazines, et une activité intense après 1945.
Parmi ses titres les plus identifiables, Oscar le petit canard s’impose comme l’un de ses grands succès après la Seconde Guerre mondiale. Mat travaille aussi sur des scénarios de Lortac, notamment autour de Tétar-Zan, signe de sa capacité à s’inscrire dans des projets collectifs tout en conservant sa patte.
Son œuvre, très vaste, s’inscrit dans un humour “rond” et efficace : un dessin simple, immédiatement lisible, pensé pour la reproduction et la cadence des parutions, mais capable d’une vraie personnalité graphique. On lui attribue aussi des domaines voisins : décors de théâtre, porcelaine, séries de cartes postales, et un album intitulé La jungle pour rire, qui dit bien son goût pour le comique animalier et l’exubérance contrôlée.
Salons, expositions, et une définition de la satire
Mat ne vit pas seulement dans les colonnes des journaux. Il participe pendant vingt ans au Salon des humoristes et expose aux Humoristes sportifs, ancrant son travail dans une sociabilité d’artistes de presse, entre atelier, rédaction, et événements publics.
Une formule qu’on lui attribue éclaire son rapport au métier : la satire serait, au fond, une accusation humoristique des travers sociaux, et l’on comprend la difficulté de “faire rire là où il y aurait bien souvent matière à pleurer”. L’humour chez Mat se présente alors comme un exercice de lucidité, et non comme simple aimable divertissement.
Dernières années et postérité
Mat meurt en 1982 à Nantes. Son œuvre, longtemps disséminée dans des périodiques parfois difficiles à rassembler, a connu des remises en avant : une exposition rétrospective lui est consacrée au festival d’Angoulême en 1980, et des entreprises de réédition ont cherché à redonner accès à l’ensemble de sa production. Cette postérité rappelle un fait simple : Mat n’est pas un “nom isolé”, mais un fabricant de culture populaire au long cours, dont le Canard enchaîné a été un épisode important dans un parcours plus vaste.






