Henri Monier (1901-1959) – un “Canard” de longue haleine
Dessinateur de presse au trait immédiatement reconnaissable, Henri Monier aura longtemps fait partie de ces signatures qui donnent au Canard enchaîné son air de famille: une ligne simple, ronde et précise, des personnages aux “yeux blancs” sans pupille, des décors sobres, et un art consommé de faire tenir tout un monde en quelques contours. Il naît le 4 avril 1901 à Hallencourt (Somme), fils d’un receveur de l’enregistrement. Sa trajectoire, pourtant, ne se résume pas à un itinéraire parisien: une part de sa jeunesse se joue dans le Beaujolais (Bois-d’Oingt, puis collège à Villefranche-sur-Saône), attachement dont ses amis diront qu’il ne s’en défera jamais, jusque dans le goût des vins et des mots.
Origines, jeunesse, “goût de Beaujolais”
La famille suit les mutations du père: Beaujolais d’abord, puis Paris en 1918. Monier n’est pas présenté comme un produit “d’atelier” ou d’académie: il se lance sans formation artistique revendiquée, à la force du coup d’œil et de l’obstination. Dans l’hommage publié par R. Tréno au Canard (6 mai 1959), Monier apparaît d’ailleurs comme un homme qui sait garder le sourire jusqu’au bout, et dont l’énergie tient autant à une façon d’être qu’à une manière de tracer.
Entrée dans la presse et arrivée au Canard
Monier publie tôt dans la presse (on le retrouve associé à des titres comme Bonsoir, L’Ère nouvelle, Le Peuple).
- 1923: arrivée au Canard, avant une présence continue jusqu’à la fin des années 1950.
Dans les faits, Monier devient l’un des artisans réguliers du journal, au point que, dans le Canard du 6 mai 1959, R. Tréno s’adresse à lui comme à un compagnon de route du titre et de ses lecteurs, et que René Lefèvre brosse le portrait d’un ami “de l’intérieur”, familier des habitudes et du tempérament du dessinateur.
Un métier, plusieurs “maisons”: Le Canard et la galaxie des journaux
En parallèle du Canard, Monier travaille régulièrement pour L’Œuvre (dans l’entre-deux-guerres, aux côtés d’autres noms liés au journal, notamment Pol Ferjac et Grove). Sa signature circule largement dans les périodiques de l’époque: titres politiques, hebdos illustrés, journaux satiriques. Il expose aussi, notamment au salon “Satire”, et participe à la structuration du métier: il figure parmi les membres fondateurs (ou acteurs) du syndicat des dessinateurs de journaux à la veille de la Seconde Guerre mondiale.
Un style et des thèmes: la ligne claire, le noir et blanc, et le clergé croqué
Monier, c’est une grammaire graphique: économie du trait, efficacité du contraste, silhouettes “tenues” au cordeau. Son dessin joue volontiers la juxtaposition franche du noir et du blanc, comme s’il cherchait l’impact avant l’ornement. Un autre marqueur revient: sa spécialité des nonnes et curés, traités avec un sens décoratif et linéaire, sans lourdeur, mais avec ce qu’il faut de piquant pour que la soutane devienne personnage.
1939-1944: guerre, occupation, et bifurcation vers l’illustration
Pendant la période 1940-1944, Monier reste à Paris. Il est mentionné comme infirmier pendant la guerre et, surtout, il cesse son activité de presse au début de 1941. Il se tourne davantage vers l’illustration et les ouvrages, notamment des albums pour la jeunesse. Il cosigne avec Pol Ferjac un album intitulé Sans Tickets (1942) et travaille aussi à des projets du même esprit. Cette période, chez lui, ressemble à un repli actif: moins de journaux, mais du dessin encore, autrement.
Après-guerre: retour au dessin d’actualité et fidélité au Canard
Dès la Libération, Monier est sollicité par de nombreux titres. Il redevient une plume graphique de l’époque: on le voit associé à des journaux de l’après-1944 (dont Action, et divers quotidiens ou hebdos nés dans l’élan de la Libération). Il retrouve surtout le Canard enchaîné, où il collabore jusqu’à sa mort. Il touche aussi au récit dessiné, en développant des séries et histoires pour des journaux comme Franc-Tireur et Libération. On lui attribue enfin un goût très “Canard” pour la langue et ses chausse-trappes: il est mentionné comme amateur de contrepèteries et passe, un temps, par une rubrique emblématique de l’esprit du journal.
Livres, commandes, et “vignettes” de l’après-guerre
Monier ne vit pas seulement “à la une”. Il illustre des ouvrages variés, y compris des livres pour enfants et des textes d’auteurs comme Franc-Nohain, Maurice Maindron, Breffort ou Lacroix. Il réalise aussi des publicités, des timbres antituberculeux, et des visuels liés aux colonies de vacances. Dans les années 1950, il produit également affiches et vignettes pour l’association Jeunesse en plein air.
A bâton rompu (1953): souvenirs et autoportrait
En 1953, Monier publie ses mémoires, A bâton rompu. Dans le Canard du 6 mai 1959, R. Tréno fait résonner ce titre comme un mot de passe: Monier, même disparu, est invité à “remonter le moral” de la maison, comme s’il restait une voix, un trait, une façon d’être. Les extraits et l’allure générale de l’hommage donnent l’image d’un homme qui a su transformer sa biographie en matériau comique sans se trahir, et faire du vécu une encre de réserve.
Académies, sociabilités, et prix “Henri Monier”
Monier est membre de l’Académie de l’humour et de l’Académie Rabelais, qui ira jusqu’à fonder un “Prix Henri Monier”, signe qu’il est perçu, après coup, comme un nom qui compte, un “style” qui reste. Un ouvrage lui est consacré au début des années 1960, preuve supplémentaire que la profession et le milieu satirique le considèrent comme davantage qu’un simple exécutant de presse.
Mort:
Le Canard enchaîné publie l’hommage de R. Tréno et René Lefèvre dans son numéro du 6 mai 1959. Trois jours plus tôt, Monier meurt des suites d’une tumeur au cerveau, et sa disparition est alors ressentie comme celle d’un “habitant” du journal, pas comme un nom de passage.
Repères
- Naissance: 4 avril 1901, Hallencourt (Somme).
- Canard enchaîné: première entrée discutée (1919 ou 1923), collaboration jusqu’à la mort.
- Entre-deux-guerres: grande activité de presse; expositions (salon “Satire”); syndicat des dessinateurs.
- Occupation: arrêt de la presse (début 1941), illustration et albums (dont Sans Tickets, 1942, avec Pol Ferjac).
- Après 1944: reprise intense, récits dessinés, retour durable au Canard; travaux d’illustration, affiches et vignettes.
- 1953: publication des mémoires A bâton rompu.
- Décès: 3 mai 1959, des suites d’une tumeur au cerveau.
Dessinateur français, né à Moncontour en Poitou. D’abord chef de l’école pannombriliste, ne tarda pas à trouver dans la pointure religieuse sa meilleure inspiration. Sa descente de J.-P. Lacroix, d’un académisme un peu froid, ne doit pas faire oublier son Saint Ernest réconfortant un pigiste, bouleversant de vérité et de lumière. L’homme — un mystique — s’est, depuis longtemps, réfugié à la trappe de Merry-sur-Yonne.
Source: Il n’est bon bec que de canard, Extrait de la Vie des Hommes Illustres, décembre 1954





















