Raoul Cabrol (1895-1956)
Raoul Cabrol, parfois signataire Curland (et, pendant la Grande Guerre, Raëllo pour ses dessins “d’amateur”), naît le 12 mars 1895 à Curlande, près de Bozouls, dans l’Aveyron, et meurt le 13 septembre 1956 à Quincy-sous-Sénart. Issu d’un milieu rural (fils d’un valet de ferme devenu manœuvre), il “monte” à Paris très jeune, avec cette énergie des départs sans valise et cette pudeur des tempéraments qui n’aiment pas se raconter.
Caricaturiste de gauche, maître du portrait-charge et de la déformation satirique, Cabrol s’impose comme l’un des grands burineurs de visages de l’entre-deux-guerres, capable de “donner du caractère aux plus dépourvus” et, paradoxe savoureux, de désarçonner les plus “purs” en les enjolivant. Son art, extrêmement construit (ombres, lumières, découpe, modelé), n’est jamais une simple grimace: il vise l’âme sous la peau, quitte à étirer, élargir, tordre, jusqu’à ce que le masque devienne… expressivement vrai.
Du Rouergue aux rédactions: l’entrée par l’image
Avant d’être “Cabrol”, il faut gagner sa place. À Paris, il enchaîne les petits boulots, puis travaille comme retoucheur photographique, métier d’atelier et de patience, avant de connaître le déclic public de 1922 avec l’exposition Masques et sourires. Les portes des rédactions, parfois réputées plus hermétiques qu’un coffre-fort un jour de grève, s’ouvrent alors “à deux battants” : ses “binettes” circulent, ses charges se multiplient, et des journaux français comme étrangers l’accueillent très tôt. Dès la fin des années 1920, Cabrol est repéré comme un dessinateur dont la langue est internationale parce que la physiognomonie, elle, ne demande pas de dictionnaire.
L’Humanité, la presse progressiste, et la force du portrait-charge
En 1926, l’amitié de Paul Vaillant-Couturier l’oriente vers L’Humanité, où Cabrol dessine jusqu’en 1939. Sans être “encarté” (les témoignages insistent sur le fait qu’il n’appartient à aucun parti), il travaille presque exclusivement pour une presse communiste, progressiste ou syndicale (dont La Vie ouvrière, Regards, etc.) et redonne au portrait-charge une vigueur qu’on disait un peu assoupie depuis la grande époque de la charge politique.
Cabrol ne se contente pas de portraits: il pratique aussi le croquis d’audience (il couvre notamment le procès Stavisky) et réalise des affiches politiques. L’une restera une image-foudre: la caricature d’Adolf Hitler, couteau entre les dents, utilisée dans les années du Front populaire pour appeler au sursaut. Cette figure-là, Cabrol la taille au burin moral: le grotesque y sert l’alerte.
1938-1939: l’art qui dérange, jusqu’au prétoire
Le pouvoir nazi, en 1938, engage des poursuites contre Cabrol après la parution, dans un journal luxembourgeois, d’une caricature d’Hitler jugée “irrespectueuse”. La riposte est collective: artistes, journalistes, dessinateurs de bords politiques divers se mobilisent, et la pression fait reculer Berlin. L’épisode dit tout: Cabrol n’a pas seulement des lecteurs, il a des confrères qui savent qu’on ne touche pas impunément à l’un des leurs quand il dessine contre la peur.
Au Canard enchaîné: 1939-1956, avec la parenthèse noire
Cabrol collabore au Canard enchaîné de 1939 à 1956. La période impose une cassure: pendant l’Occupation, Cabrol cesse toute activité de presse et vit de nouveau de son savoir-faire de retoucheur, tout en prenant part à la Résistance dans l’Aveyron. À la Libération, il reprend ses “gueules” et redevient l’un des grands portraitistes satiriques du temps, publiant également ailleurs (dont Franc-Tireur), mais en revenant durablement au Canard jusqu’à sa mort.
Cette fidélité n’a rien d’un ronron: Cabrol est un artisan exigeant, “consciencieux, jamais satisfait”, reprenant, calquant, recommençant. L’atelier du caricaturiste, chez lui, ressemble moins à une fabrique de bons mots qu’à une table d’orfèvre, où la férocité apparente du trait cache souvent une discipline d’ascète.
Un tempérament: douceur, rectitude, indépendance
Ce qui frappe ses confrères, c’est le contraste entre la puissance de ses charges et l’homme: timide, modeste, d’une douceur presque embarrassée par la réputation. Dans les souvenirs du journal, on insiste sur cette gêne intime face aux éloges, comme si la louange lui mettait une lumière trop crue sur le visage. On dit aussi qu’il vivait serré, réduit au minimum vital, comme si l’essentiel devait rester dans le dessin, pas dans la vitrine.
Dans l’hommage que lui rend R. Tréno, Cabrol apparaît “le plus doux des hommes”, et l’on y trouve une formule qui résume sa légende personnelle: il avait trois “défauts” qui ne se pardonnent pas, bonté, droiture, indépendance. Le dernier, ajoute Tréno, n’était pas un défaut mais une tare dangereuse, tant l’indépendance coûte cher quand on la porte comme un réflexe.
Une œuvre publiée, des recueils, une silhouette
Cabrol publie et expose abondamment, en France comme à l’étranger, dès la fin des années 1920. Il participe à divers salons (Humoristes, Satire, etc.), dessine des pavés de presse, des affiches, et laisse plusieurs recueils qui jalonnent son parcours, dont Physionomies de la Chambre et Salle des 4 colonnes avant-guerre, puis Leurs figures (1936) et En quatrième… (1947). Son trait sait se faire pamphlet, mais aussi portrait au sens plein: un visage devient un personnage, et un personnage devient une époque.
Il reste enfin une image d’homme: silhouette mince, cheveux ondulés, visage allongé, mains fines brunies par la poussière du fusain, voix douce et rire éclatant, cordialité toujours “en éveil”. Et, au bout, cette scène que Tréno laisse tomber comme un contrepoint intime à la grande histoire: “Parle-moi plutôt de Toutoune”, la petite fille dont l’image aurait dansé dans le cœur de Cabrol durant son long martyre.
Cabrol, ou l’“art engagé” sans uniforme
Cabrol est souvent rangé parmi les caricaturistes “engagés”, mais sans l’uniforme du militant. Son engagement tient d’abord à son regard: identifier les puissants, les mettre à nu, aider le public à mieux lire son temps. C’est une charge qui ne vise pas à humilier pour le sport, mais à comprendre, à révéler, à alerter. Et lorsqu’un dictateur tente de le traîner au tribunal, c’est toute une profession qui répond, comme on protège un phare: parce que la lumière dérange, mais qu’on en a besoin.
Dessinateur français, né à Rivière-Devant (Jura). Un des artistes les plus distingués, témoignant, dans son œuvre, d’un souci minutieux de l’exactitude. Il excelle à peupler un petit espace d’une infinité de personnages, dont chacun à sa vie propre. Ses vitraux de la basilique de Quincy-sous-Sénart ressortissent au plus pur style roman (série noire). Philanthrope, il a créé la maison de retraite des bouilleurs de crus ruinés par les récents décrets.
Source: Il n’est bon bec que de canard, Extrait de la Vie des Hommes Illustres, décembre 1954
C’était le type le plus doux que j’aie connu. Venu au monde dans le Rouergue, aux confins de l’Aubrac et à peine le rideau tombé sur la petite bluette de 14-18, il « monte » à Paris, désertant son Aveyron natal. Ce département, véritable pépinière de ces autres artistes que sont les restaurateurs-limonadiers de Paris et qui, par surcroît, nous valut Denys Puech, nous devait bien ça, en vertu de la loi des compensations. En 1920, paraît au « Journal du Peuple », d’Henri Fabre, son premier dessin. Et, tout de go, c’est le succès. À deux battants, s’ouvrent les portes des rédactions les plus hermétiques. C’est à qui publiera les binettes des gens en place, burinées avec cet art tout personnel que nous connaissons.
Cette réussite, il la doit à son seul talent. Plus modeste qu’une situation de dessinateur à ses débuts, ce grand garçon ascétique et inspiré reste, jusqu’à la fin, d’une timidité quasiment maladive, dont il semble bien qu’on ait à tout jamais perdu la recette.
Henri Monier – Le canard enchainé du 12 février 58









