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Les crayons du Canard

Jean Cabut , dit Cabu

1938 - 2015

Sa participation au Volatile : 1982 à 2015

Le cauchemar de Cabu 

par Cabu lui-même

Canard Enchaîné du 18 avril 1984

Cabu (1938-2015)

Jean Cabut, dit Cabu, dessinateur de presse et caricaturiste, a collaboré au Canard enchaîné de 1982 à 2015. Pendant trente-trois ans, jusqu’à la veille de sa mort, il y a déposé chaque semaine un mélange rarissime de virtuosité graphique, de joie de vivre têtue, d’indignation intacte et de férocité lucide tournée contre les puissants, les fanatiques, les marchands d’armes, les clergés, les tartufes et la “beauferie” ordinaire. Son assassinat, le 7 janvier 2015, a interrompu net une présence devenue familière, au point que beaucoup de lecteurs ont eu l’impression de perdre, d’un coup, un proche.

Une présence humaine hors normes

Dans les souvenirs de ses collègues, Cabu tient d’abord par sa façon d’être. Le dessinateur “le plus populaire de France” était aussi “le moins intimidant des hommes”. Avenant, prévenant, souriant, il accueillait les gens sans hiérarchie et sans façade, avec la même attention pour le lecteur anonyme que pour les personnages publics. Il avait un rire reconnaissable entre tous, un rire “long, haut perché”, qui traversait la rédaction et qui, à lui seul, donnait à la moindre plaisanterie l’ampleur d’un numéro de scène. Même lorsqu’il ne riait pas, il restait de bonne humeur, comme si la mélancolie glissait sur lui sans parvenir à s’accrocher.

Cette disponibilité se voyait dans son rapport aux “fans” qui le sollicitaient sans cesse. Il supportait leur insistance sans afficher d’agacement. Il écoutait réellement. Quand il vous parlait, il semblait heureux de vous voir, et l’on l’était de le rencontrer. Rien d’un artiste enfermé dans son aura, ni d’un ego gonflé: il demeurait simple, accessible, et son enthousiasme était contagieux.

Le jazz, Trenet, et la joie comme discipline

Cabu vivait avec la musique. Il écoutait Charles Trenet “tous les jours”. Il était aussi un fou de jazz, capable de dresser l’oreille au comptoir d’un bistrot pour identifier une chanson et s’exclamer: “Cab Calloway!”, avant de se mettre à “swinguer” avec un bonheur d’enfant. On le voyait, à 76 ans, redevenir un collégien dès que passait un standard. Chaque année, de Marciac à Montreux, il ne ratait pas un festival, même si les caves de Saint-Germain-des-Prés résonnaient moins qu’autrefois de ses musiques favorites.

Il conservait, dit-on, quelque chose de ses débuts dans sa silhouette et son allure: la coupe de cheveux, les petites lunettes rondes, une fraîcheur presque insolente. Cette jeunesse tenait autant à l’énergie qu’à une façon de rester curieux, disponible, amusé.

Le dessin comme besoin vital

Sa première passion restait le dessin. Cabu dessinait avec une virtuosité qui ne se donnait jamais des airs. Il pouvait, par exigence de discrétion, réaliser une caricature impeccable “les mains dans le dos”, en quelques coups de crayon, sans être vu de son sujet. Il savait aussi dessiner sans sortir le crayon de sa poche, ou dans le noir d’une salle de cinéma, juste pour éprouver le geste. Et pourtant, ce surdoué gardait une crainte: s’il s’arrêtait “un seul jour”, il redoutait de ne plus savoir dessiner. Alors il dessinait tout le temps.

À tel point que, “voilà une dizaine d’années”, il avait même envisagé de reprendre des cours, parce qu’il croyait son trait devenu plus hésitant. Ceux qui le lisaient savaient que c’était faux. Son encre était “noire”, jamais tiède, et son regard se posait sur l’actualité avec la précision d’un sismographe.

Entrée au Canard et trente-trois ans de fidélité (1982-2015)

Cabu arrive au Canard le 17 mars 1982. Il y est “l’invité de la semaine” et imagine Brejnev félicitant Georges Marchais. Le moment compte: quelques mois plus tôt, Charlie Hebdo (première époque) a fermé (le 23 décembre 1981), et Cabu traverse une forme de passage à vide. Il apparaît certes à la télévision, chaque mercredi, dans “Récré A2” avec Dorothée, et il pigiste ailleurs, notamment à Télérama, mais un procès intenté par un syndicat patronal lié à Simca le refroidit.

Quand Roger Fressoz, alors patron du Canard, lui fait savoir que ses dessins seraient accueillis “d’un œil bienveillant”, Cabu n’hésite pas. Il trouve au Palmipède une cohérence naturelle avec ce qu’il est devenu: pacifiste dans un journal fondé au cœur de la Grande Guerre contre la censure et le bourrage de crâne; anticlérical dans le plus vieux journal anticlérical de France; antifasciste dans un journal attaqué régulièrement par Le Pen; écolo dans un journal sans publicité, qui ne pousse pas à consommer.

Très vite, Cabu “inonde” le Canard de dessins, et cela dure trente-trois ans. Dans le dernier numéro auquel il participe, celui du 7 janvier 2015, il signe un dessin à la une, un autre page 2 sur la COP21, trois dessins d’illustration (pages 3, 4 et 5) et, page 7, son strip sur le fils du Beauf. Au total, le Canard aura publié plus de 8 000 dessins de Cabu, sans compter ceux qu’il offrait généreusement à des lecteurs pour des événements de la vie (mariage, retraite, et autres demandes parfois inattendues).

Le Beauf: une invention qui a fait école

Dès son arrivée au Canard, Cabu y invite le Beauf, né dans les années 1970 à Charlie Hebdo. À partir du 31 octobre 1984, le Beauf devient le héros d’un strip hebdomadaire en page 7. Il y en aura plus de 1 500. Cabu aimait mettre en scène “ce Français grande gueule, ce brave type au racisme ordinaire, bardé de convictions”. Le Beauf, braillard, chauvin, macho, picoleur, chasseur, supporteur, fou du volant, gaga devant Le Pen, devient l’anti-Duduche absolu.

Le personnage évolue. En 1994 apparaît le Nouveau Beauf, “dans la com’”, en 4×4, catogan, boucle d’oreille, barbe à la Gainsbarre, santiags, idées étroites mais vernis moderne. Puis, le 29 octobre 2014, Cabu agrandit la famille avec le fiston du Nouveau Beauf: crâne rasé, diamant à l’oreille, bourrelets serrés dans un costume trop étroit, spécialiste de l’“événementiel” rivé à son portable. Sa carrière, interrompue par l’attentat, n’aura duré que onze semaines.

Les cibles: rire de tout, viser les systèmes

Cabu aimait tout dessiner, donc il dessinait tout le monde: sportifs, politiques, écolos, militaires, curés, paysans, marchands de canon, stars, beaufs. Il croquait l’actualité d’un trait concis, parfois cruel, toujours attentif aux soubresauts du moment. Parmi ses terrains favoris: la beauferie; les communicants; les intégristes; le nucléaire; les sectaires; les tartufes; les fachos; les faux culs; “les vrais cons” aussi. Il était capable de se moquer des trisomiques en expliquant que, pour lui, ce n’était pas du mépris, mais une manière de ne pas les mettre à part, de les considérer “comme les autres”, et il reliait cela à un souvenir d’enfance: un voisin “mongolien” qui avait été un bon copain.

Il tenait à une règle: pouvoir rire de tout et de n’importe qui, des islamistes comme des footballeurs, des militaires comme des clercs. Mais il distinguait les croyants des clergés et des manipulateurs. Dans un dessin de 2006 à la une de Charlie, titré “Mahomet débordé par les intégristes”, il s’était désolé d’être mal compris: il visait les fanatiques, pas les croyants. Il avait aussi observé les détournements de ses dessins: gommer un simple mot (“intégriste”) suffisait à renverser le sens et à organiser une mauvaise foi de plus.

Anticléricalisme: radical, joyeux, vengeur

Élevé par des parents croyants, Cabu se souvient d’avoir cessé la messe à 15 ans, refusant “l’hypocrisie” et se découvrant athée. Pour lui, la religion était une idéologie et il affirmait qu’on avait le droit de critiquer toutes les idéologies. Son anticléricalisme était décrit comme “radical, joyeux, vengeur”: il s’en prenait aux institutions, aux dogmes, aux clergés, à ceux qui utilisent la croyance comme un outil de domination.

Pacifisme, antimilitarisme: la matrice algérienne

La colonne vertébrale politique de Cabu se forge dans la guerre d’Algérie. Le 1er mars 1958, à 20 ans, il part pour Oran avec des centaines d’appelés. À l’aller, il n’a “jamais fait de politique”, c’est un joyeux dessinateur déjà repéré localement, monté à Paris pour tenter de vivre de son trait. Au retour, le 6 juin 1960, il pleure de joie de rentrer, mais il n’est plus le même. Il a vu “la connerie militaire”, le racisme ordinaire, les beuveries, la fumée des villages incendiés la nuit, les corps ramassés après les opérations, les hurlements de torturés entendus dans la caserne. Il n’a pas tiré, mais il a compris la nature coloniale et criminelle de cette “opération de pacification”. Il devient antimilitariste, pacifiste, antiraciste, non violent pour la vie.

Il se bat pour l’objection de conscience, réclame l’amnistie des insoumis, ridiculise les tribunaux militaires, dénonce les budgets, les essais atomiques, les usines d’armement, l’esprit de chambrée. Il milite au début des années 60 contre les essais nucléaires dans le Pacifique avec des amis de l’Union pacifiste. Sa devise, répétée, tient en un principe: “A bas toutes les armées!”, y compris celles qui se disent “du peuple”, quelle que soit la couleur du gouvernement. Politiquement non violent, il s’entendait dire: “Pourquoi ne pas essayer la non-violence? On n’a jamais essayé!”

Ce combat lui vaut une longue série d’ennuis judiciaires. Cabu le raconte sans poser: “L’armée m’en a fait six. Je les ai tous perdus, mais je ne regrette rien.” Il accepte l’idée même du procès comme un risque normal du dessin. Il incarne son antimilitarisme dans des personnages récurrents, notamment l’adjudant Kronenbourg (modèle connu en Algérie, appelé ainsi car “bourré dès 9 heures”) et l’adjudant Chanal. L’armée le poursuit, il persiste, et il recommence.

Antifascisme: Le Pen, le FN, et le procès de 1984

Au fil de ses années au Canard, Cabu produit des centaines de dessins contre le Front national. Le Pen est croqué sans relâche, “violent, saignant, sans merci”. Cabu insiste tôt: ce n’est pas “un parti républicain”. Il observe aussi l’effet Le Pen sur le langage politique. En 1990, il affirme que Le Pen, à force de coups de gueule, a poussé la gauche à parler différemment de l’immigration, notamment via l’idée de “seuil de tolérance”, formule qu’il juge absurde puisque la tolérance, “par définition”, n’a pas de seuil.

Un épisode judiciaire marque cette guerre de tranchées: en 1984, Cabu et le Canard sont poursuivis pour diffamation par Le Pen. Il s’agit d’un dessin paru le 4 juillet 1984, où Le Pen, en uniforme de parachutiste, fait subir au Palmipède “le supplice de la baignoire”. Relaxés en première instance, Cabu et le journal sont condamnés en appel pour avoir évoqué le passé algérien du “lieutenant Le Pen”. Mais la suite tourne à l’avantage du journal: après une récidive dans Les Dossiers, Le Pen perd définitivement un second procès. Cabu, ensuite, ne manquera pas d’évoquer cet épisode, qui mettait le “vieux facho” à la torture à sa façon, par le rappel obstiné.

Écologie: frugalité joyeuse et combats constants

Cabu était “plutôt naturellement écolo”, mais sans rigidité. Son mode de vie, décrit avec précision, relève d’une frugalité joyeuse: pas de téléphone portable, pas de voiture (sauf une vieille Trèfle Citroën des années 20, sortie “une fois par an”), pas d’ordinateur. Dans sa sacoche, il avait souvent “une ou deux tranches de pain au levain”. Le dimanche matin, il allait au marché bio du boulevard Raspail. Rien de dogmatique, insiste-t-on: c’était un plaisir, et il pouvait aussi faire “un repas de pâtisseries”. Il adorait les religieuses.

Ses combats écologistes visent le nucléaire, la publicité, le béton, les hypermarchés, les pesticides, les plastiques, la rentabilité aveugle et la logique du “toujours plus”. Il se déplaçait en bus, métro, train. Dans ses dessins, il savait résumer un rapport de force en trois traits, et certains de ses dessins “écolos” anciens sont décrits comme d’une actualité intacte, parce que la rhétorique politique de l’époque a simplement changé d’étiquette.

Le sport, observé au plus près

Bien qu’il ne soit “pas du tout fan de sport”, Cabu dessinait le sport sans arrêt, et il allait le voir de près: Tour de France, Roland-Garros, courses à Auteuil, Enduro du Touquet, corrida à Nîmes, marathon de Paris, cross du Figaro. En 1990, envoyé spécial du Canard, il prend place dans l’avion de l’équipe de France de football pour un match à Tirana, dans une Albanie encore fermée. Ce qui l’indigne dans le sport: l’argent, le dopage, le chauvinisme, et l’omniprésence médiatique qui “encombre les têtes” et privilégie l’émotion au détriment de la perspective.

La presse, les kiosquiers, et la diversité des titres

Cabu aimait la presse “et ceux qui la vendent”. Il aimait les journaux qu’on achète en discutant avec le kiosquier, la variété des titres, les avis contraires, la diversité des lignes. Cette affection n’est pas anecdotique: elle éclaire sa fidélité à des journaux de papier, à un geste artisanal, au dessin comme une forme de conversation publique.

Menaces, protection policière, et assassinat

Après l’affaire des caricatures de Mahomet, en février 2006, des menaces de mort parviennent à Charlie. Cabu est alors protégé par la police. Il raconte avoir eu deux policiers en uniforme en bas de chez lui, une voiture stationnée en permanence, et deux policiers l’accompagnant lors de ses déplacements, “très sympas”, dont l’un était lecteur du Canard. Il décrit l’étrangeté d’aller au marché “avec deux gardes du corps”.

Le 7 janvier 2015, Cabu est assassiné. Ses proches disent qu’en d’autres circonstances, il aurait pu discuter avec ses assassins. Mais ils ont choisi de le tuer. Cette mort brutale résonne avec une autre ironie tragique: lui qui riait, qui faisait rire, qui refusait de fabriquer du “désespéré, morbide, emmerdant”, est fauché par ceux qui ne riaient pas.

Après: les hommages et l’ironie posthume

Les textes du Canard reviennent sur une chose que Cabu aurait probablement tournée en dérision: les honneurs officiels. Légion d’honneur, cérémonies, chants militaires, hommages municipaux, chanson de Johnny… Tout un attirail qu’il aurait refusé, lui qui se moquait des médailles et détestait l’institution militaire. On rappelle, à cette occasion, la phrase de Maurice Maréchal en 1933, sermonnant un collaborateur – Pierre Scize – décoré: “Encore fallait-il ne pas la mériter!”

Les hommages prennent alors, dans ces récits, la forme d’un contraste grinçant: Cabu “gâté” par ceux qu’il combattait. Et, pourtant, on note aussi ce qui lui aurait parlé: un arbre planté, lui l’écolo. Reste que l’image dominante demeure celle de son rire et de son trait: une présence hebdomadaire, une indignation intacte, et une joie de vivre qui n’ôtait rien à la dureté du jugement.

Au Canard: une œuvre en actes

Au Canard, Cabu aura incarné simultanément plusieurs lignes de force: une satire anticléricale héritée d’une longue tradition; une veine antimilitariste enracinée dans l’expérience algérienne; une vigilance antifasciste; une sensibilité écolo; et une attention constante à l’ordinaire social, cristallisée par le Beauf et ses avatars. Ses dessins, rarement “bien-pensants”, ne se contentaient pas de commenter l’actualité: ils la mordaient, la pinçaient, la faisaient parler, et, surtout, ils rendaient visible ce que beaucoup préfèrent ignorer.

“Avec eux, la partie n’est jamais gagnée”, répondait-il à ceux qui trouvaient l’armée ou les clercs dépassés. Cette phrase résume un tempérament: l’obstination joyeuse, la vigilance sans grandiloquence, et la certitude qu’il faut rire, non pour oublier, mais pour tenir.

Sources et références

Le Canard enchaîné, 14 janvier 2015 (“Cabu, à mourir de rire” + encadré “Cabu et ses flics”).
Le Canard enchaîné, 14 février 2015 (“Les hommages qu’on redoute” + ensemble “Cabu et ses cibles de choix”).
Le Canard enchaîné, 6 janvier 2016 (“Cabu victime d’hommages collatéraux” + “La préface tombait pile”).
Le Canard enchaîné, 7 janvier 2025 (“33 ans de ‘Canard’… et déjà 10 ans sans lui” + “Cabu au ‘Canard’”, ensemble d’hommage).

Cabu 

vu par Kerleroux

Cabu 

par Pancho

Dico Solo, Catherine Saint-Martin – Té.Arte