René Fallet (1927-1983)
René Fallet naît le 4 décembre 1927 à Villeneuve-Saint-Georges, grande gare de triage de la banlieue sud-est, et meurt à Paris le 25 juillet 1983, emporté par une crise cardiaque à 55 ans. Romancier, poète, scénariste et journaliste, il incarne ce rare mélange de gouaille populaire et de lyrisme pudique, de bistrot et de bibliothèque. Au Canard enchaîné, il collabore au début des années 1950, de 1952 à 1956, notamment autour d’une chronique littéraire.
Repères
- Naissance : 4 décembre 1927, Villeneuve-Saint-Georges
- Mort : 25 juillet 1983, Paris
- Inhumation : Thionne (Allier)
- Au Canard : 1952-1956
- Prix marquants : prix du Roman populiste (1950, pour ses débuts), prix Interallié (1964, Paris au mois d’août), prix de l’Humour (1970, Au beau rivage)
Une enfance de banlieue, une jeunesse à petits métiers
Fallet vient d’un monde où l’on connaît le bruit des essieux et l’odeur des quais. Son père, Paul, est cheminot, originaire du Bourbonnais. René grandit dans cette banlieue laborieuse, “grise” disent les biographies, mais que sa prose, elle, sait éclairer au néon tendre des souvenirs.
Il quitte assez tôt les rails scolaires, même s’il décroche son certificat d’études en 1940. Puis il travaille : manutentionnaire chez un éditeur, coursier, apprenti foudrier… Toute une collection de métiers brefs, de poignées de jours, de semaines qui laissent sur les mains une poussière concrète, et dans la tête un dictionnaire vivant. Cette expérience-là, Fallet ne l’utilise pas comme décor : il en fait une musique de fond, une fraternité avec les “petites gens” qui ne sonne jamais comme un badge, plutôt comme un réflexe.
1944-1947 : la guerre, Cendrars, et l’entrée en littérature
En 1944, il s’engage volontairement, à même pas dix-sept ans. Dans les récits biographiques, un épisode revient comme un petit mythe personnel, à la fois naïf et révélateur : pour faire libérer son père emprisonné pendant la guerre, René écrit au maréchal Pétain et obtient gain de cause. Qu’on lise ce geste comme une ruse, un réflexe filial, ou une inconscience de jeunesse, il lui laisse surtout une leçon : les mots peuvent ouvrir une porte verrouillée. Chez lui, cette découverte ne deviendra pas cynisme, mais puissance d’écriture.
Après la Libération, Blaise Cendrars repère ses premiers poèmes et l’oriente vers la presse : il entre à Libération. Il publie très tôt, presque clandestinement : un premier recueil, Le Périscope (tirage minuscule), puis, surtout, la gifle joyeuse de la rentrée 1947, Banlieue sud-est. Le ton est là : langue drue, tendresse derrière la grimace, et ce talent particulier à faire surgir une poésie d’un détail de trottoir.
Au Canard enchaîné (1952-1956) : la littérature comme affaire publique
René Fallet rejoint le Canard en 1952. Selon Le Monde (27 juillet 1983), il y tiendra pendant trois ans une chronique littéraire, tout en menant sa vie d’écrivain. On est au début de sa reconnaissance, à l’époque où il avance sur deux jambes : la nécessité de “faire bouillir la marmite” et l’exigence de garder sa phrase libre, non domestiquée.
Au Canard, Fallet apporte une manière : ne pas sacraliser la culture, ne pas la réduire non plus au divertissement. La littérature, chez lui, se commente comme on discute au comptoir, mais sans abaisser l’intelligence. Il déteste le charabia, la pose, la prétention, et ça tombe bien : au Canard, la phrase a le droit d’être élégante sans faire la révérence.
Cette période le place aussi dans un réseau d’amitiés et d’admirations. Georges Brassens, notamment, comptera énormément : Fallet est parmi les premiers, au début des années 1950, à s’enthousiasmer publiquement pour lui, et leur amitié deviendra l’un de ces fils discrets qui relient le roman populaire, la chanson, et une certaine idée de la liberté.
“Veine Beaujolais” et “veine Whisky” : un écrivain à deux pulsations
On a souvent voulu ranger Fallet sous l’étiquette “populiste”, parfois comme compliment, parfois comme tiroir commode. Lui déborde. Il écrit des romans qui sentent la banlieue, le zinc, la pêche, le vélo, la pétanque, la camaraderie, mais aussi des livres où l’amour et la mélancolie prennent le volant, sans klaxon, et vous emmènent plus loin que prévu.
Une formule résume bien la mécanique intime qu’on lui prête : deux veines, “Beaujolais” et “Whisky”. La première pour le rire, la gouaille, l’énergie populaire. La seconde pour la part sentimentale, l’ombre, le tremblement sous la moustache. Ce n’est pas une contradiction : c’est un dosage. Fallet ne choisit pas entre la fête et la blessure, il les met à la même table.
Romans, cinéma, dialogues : la phrase qui court partout
Son œuvre est vaste, et souvent “plus connue” par ricochet, via le cinéma. Plusieurs romans seront adaptés, dont certains deviendront des titres cultes. Et Fallet ne se contente pas d’être adapté : il travaille aussi pour l’écran, au scénario et aux dialogues. On le retrouve, entre autres, sur des projets des années 1950-1970, au croisement de la littérature, du film populaire, et de cette époque où les dialoguistes avaient le droit d’être des écrivains.
Il garde, dans tout ça, une manière bien à lui : une phrase simple en apparence, imagée, qui refuse la grandiloquence et préfère la précision joyeuse. Une phrase qui a traîné ses semelles dans la rue, mais qui sait aussi s’asseoir et écouter.
Portrait moral : l’amitié comme patrie
Quand Le Monde lui rend hommage à sa mort (27 juillet 1983), le journal dessine un Fallet impossible à imaginer “en académicien” : moustache à la Brassens, lunettes comme deux roues de vélo, voix façonnée par les bords de comptoir, et surtout une idée fixe, plus solide qu’un programme littéraire : l’amitié.
Ce n’est pas un thème décoratif chez lui, c’est une structure. L’amitié crée des familles parallèles, des fraternités d’adoption, des tribus de cœur. Elle explique aussi sa fidélité aux “copains” de banlieue comme aux compagnons d’écriture. Et elle éclaire son rapport au Canard : un journal, oui, mais aussi un cercle, un lieu où l’on s’engueule parfois et où l’on se serre les coudes souvent.
27 juillet 1983 : Yvan Audouard apostrophe “Madame la Mort”
Dans l’édition du 27 juillet 1983 du Canard enchaîné, Yvan Audouard signe un texte d’adieu d’une insolence presque rituelle, comme si la colère devait empêcher le chagrin de se figer. Il s’adresse directement à la Mort, la tutoie presque, et lui lance que, ce jour-là, “nous sommes quelques milliers” à lui faire savoir, très explicitement, ce qu’on pense d’elle. L’idée est limpide : la Mort a pris un homme, mais elle n’a pas gagné la partie, parce qu’elle ne peut rien contre la joie qu’un écrivain laisse derrière lui.
Audouard décrit un toast collectif “au whisky, au beaujolais, au pastis”, selon l’humeur ou les moyens. Il rappelle la tribu endeuillée, la femme de Fallet, son frère, et termine en ordonnant à la Mort de se taire, avant une signature sèche : “Y. A.” Et, en post-scriptum, ce clin d’œil qui serre la gorge : “Amitiés à Georges.” Brassens, évidemment, dans la coulisse des grands amis.
Ce texte dit beaucoup de Fallet, sans faire biographie : il dit l’homme “mort d’amitié”, l’écrivain qui avait donné de la joie, et cette fidélité têtue du Canard à ses plumes, quand il faut transformer la peine en salve.
Une place au Canard, une place en France
René Fallet meurt jeune, mais il laisse une empreinte durable. Au Canard, sa période de collaboration (1952-1956) le situe à un moment clé : celui où le journal d’après-guerre continue de mêler politique, satire et littérature comme si tout cela appartenait au même monde, ce qui est une idée profondément canarde.
Dans la littérature française, Fallet reste un écrivain qu’on croit connaître parce qu’on a vu des films, parce qu’on a entendu des titres, parce qu’on a croisé une image de banlieue. Mais quand on le lit, on comprend qu’il a écrit autre chose que des “histoires populaires” : il a écrit des vies, avec leur drôlerie et leurs fêlures, et cette façon unique d’être sentimental sans chanter faux.







