Morvan Lebesque (Maurice Pierre Lebesque, dit aussi « Jean Hellé ») : une plume de combat au Canard (1952-1970)
Morvan Lebesque, de son vrai nom Maurice Pierre Lebesque, naît à Nantes le 21 janvier 1911 et meurt à Rio de Janeiro le 4 juillet 1970. Il signe aussi, au moins à certains moments, du pseudonyme « Jean Hellé ».
On le résume souvent, trop vite, à deux images contradictoires : le militant breton des années 1920-1940, pris dans les brouillards idéologiques de son temps, et le polémiste du Canard enchaîné, champion hebdomadaire des colères utiles, des causes publiques, des coups de gueule qui redressent le dos. Sa trajectoire tient pourtant mieux si on la regarde comme une suite de fractures, de retours et de reprises, jusqu’à cette mort brutale, en plein départ, loin de la page 2 où il « devait » se trouver.
Jeunesse nantaise, Bretagne en tête (années 1920)
Lebesque fréquente le mouvement breton dès les années 1920 et passe par plusieurs groupes politiques (dont le Parti autonomiste breton), avant de partir à Paris où il exerce divers métiers.
Ses biographes insistent sur une sociabilité bretonne nourrie d’artistes et d’intellectuels (dans l’orbite de mouvements culturels bretons), et sur un tempérament déjà méfiant face aux « grandes idéologies » de l’époque, ce qui n’empêche pas des engagements plus durs ensuite.
Paris : l’apprentissage à la dure, puis le journalisme
Dans les années 1930, Lebesque arrive à Paris et y connaît des débuts difficiles : petits boulots, vie précaire, hivers rudes. Sa biographie mentionne notamment un passage à La Samaritaine comme magasinier, et une existence faite d’expédients.
Ce Paris-là, pour lui, n’est pas seulement un décor : c’est une école de nerfs. Il en tirera matière, plus tard, jusque dans ses écrits et pièces (par exemple Les fiancés de la Seine comme un écho à ces années).
L’Occupation : un passage sombre, puis une autre vie intellectuelle
Le parcours de Lebesque pendant la Seconde Guerre mondiale et l’Occupation est présenté comme problématique et complexe. Il conserve des contacts dans le mouvement breton, devient un temps secrétaire de rédaction de L’Heure bretonne en 1940 et appartient au Parti national breton.
Sa bio indique aussi qu’il participe à plusieurs revues pendant l’Occupation, dont Je suis partout.
Dans le Paris occupé, il croise des figures comme Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir, rencontres qui compteront dans l’évolution de son œuvre.
Ce moment de sa vie demande, pour une biographie de « plumes » du Canard, une formule simple : Lebesque a traversé les années noires du mauvais côté de certaines pages. Et il n’en reste pas moins qu’après-guerre, il devient, au Canard, une figure centrale de l’attaque contre les hypocrisies publiques. La contradiction est là, massive, et le journal lui-même, en 1970, choisit surtout de raconter l’homme du Canard : celui qui se bat, celui qui argumente, celui qui rend des comptes à ses lecteurs.
Le Canard enchaîné : 18 ans de présence, 859 chroniques, deux colonnes de mêlée (1952-1970)
Après la guerre, Lebesque se fait connaître au Canard enchaîné où il signe 859 chroniques en 18 ans. Il y vise régulièrement les institutions de la Ve République et le général de Gaulle.
Le portrait publié par le Canard dans l’édition du 8 juillet 1970 insiste sur cette cadence : deux colonnes, semaine après semaine, et une disponibilité quasi athlétique à « monter sur la brèche » dès qu’une cause se présente.
Des débuts « fracassants » : l’affaire des tableaux du duc de Luynes
Le Canard raconte une entrée en scène qui ressemble à un baptême du feu. En octobre 1952, une bande vole des tableaux au duc de Luynes ; un policier annonce que tout peut revenir… contre rançon. Le duc refuse et parle. Lebesque écrit, et l’histoire se retourne : le préfet de police de l’époque, Baylot, ne s’attaque pas aux truands, mais poursuit Lebesque et le journal. Résultat, dit le Canard : « dans cette affaire, il n’y eut qu’un condamné », et ce condamné, c’est Morvan avec le Canard.
Tout est déjà là : la police, l’inversion des responsabilités, la justice à côté de ses pompes, et Lebesque en première ligne. Une manière de signer son contrat moral : si les puissants dérapent, on garde la trace des pneus.
Le style Lebesque : l’argument, la formule, et le respect de l’adversaire
Le Canard le définit avec une image qui colle à son énergie : un style de rugbyman, qui fonce dans le paquet d’avants, parfois avec des feintes pour éviter la confrontation impossible. Le journal note qu’il ne « marque » pas toujours, mais qu’on ne peut pas lui reprocher de ne pas tenter l’essai dès qu’une ouverture existe.
Dans « Dix-huit ans avec le Canard », ses collègues ajoutent d’autres traits : éloquence naturelle, mouvement de la phrase, don des formules, passion, et ce point important, presque rare dans la presse de combat : le respect de l’adversaire, sans renoncer à l’attaque. Il « vengeait ses lecteurs de leurs misères » et entretenait, malgré tout, une idée têtue : l’espoir d’une société plus humaine.
Un reporter, pas seulement un chroniqueur
Le Canard rappelle qu’il savait voir, et donner « une dimension étonnante » à ce qu’il voyait. Il cite une série de reportages marquants : Algérie, Bretagne, Israël, campagne présidentielle aux États-Unis. Et il ajoute, avec un regret sec : « Nous ne lirons jamais le reportage qu’il devait rapporter du Brésil. »
Lebesque n’est pas qu’un homme d’humeur, c’est aussi un homme de terrain, qui rapporte, qui documente, qui transforme le réel en démonstration lisible.
Le théâtre, les livres, et la Bretagne en filigrane
Les textes dressent un parcours large : correcteur d’imprimerie au départ, puis journalisme à L’Écho de la Loire (où il devient rédacteur en chef en 1930), secrétaire de rédaction à Voilà (1935), et après-guerre critique de théâtre à Carrefour, critique cinéma et télévision à L’Express.
Le théâtre, dit Le Monde, est « sans doute la grande affaire de sa vie » : un art qui concilie, chez un tempérament de combattant, le goût du verbe et celui du geste, le désir de convaincre et celui de plaire.
Ses œuvres : Soldats sans espoir (roman), Camus par lui-même (essai), La Loi et le Système (essai), des pièces dont La découverte du nouveau monde, Les fiancés de la Seine, L’Amour parmi nous, et un recueil de nouvelles en chantier, La Reine-Mère, « quand la mort l’emporta ».
1970 : « Comment peut-on être Breton ? », le retour au pays, le succès
A la fin des années 1960 Lebesque se rapproche de la nouvelle génération du mouvement breton, et qu’il publie en 1970 le pamphlet Comment peut-on être Breton ?, qui devient un succès de librairie.
Le Canard, dans « Dix-huit ans avec le Canard », présente ce livre comme son « dernier », et insiste sur l’amour inconditionnel de la Bretagne qu’il garde de sa jeunesse nantaise.
Lebesque n’est pas seulement le justicier des scandales parisiens. Il est aussi un homme des identités régionales, des langues, des périphéries, et de la question politique que cela pose au centre.
Mort à Rio : « comme si rien n’était »
Le Canard (8 juillet 1970) ouvre sur une scène déchirante et très « maison » : cette semaine-là, et même la suivante, les lecteurs trouveront en page 2 l’article de Morvan, comme si rien n’était. Non par froideur, mais parce que Morvan avait l’habitude, lorsqu’il partait, de laisser des chroniques d’avance, par conscience professionnelle et fidélité au lecteur.
Le journal raconte qu’il avait remis ses papiers à Gabriel Macé, son voisin d’Asnières, avant de s’envoler pour Rio de Janeiro. Puis, « le surlendemain », la nouvelle tombe : Morvan est mort, frappé par un infarctus, dans les rues de Rio, peu après son arrivée, alors qu’il se promenait avec Huguette, sa compagne.
Le Monde, parle aussi d’une crise cardiaque à Rio, lors d’un voyage privé avec son épouse, et souligne sa stature de polémiste.
Ce qui ne varie pas, c’est l’impression : il est mort en partance. Et le Canard ajoute un détail bouleversant : avant l’impression, la rédaction avait lu l’article de cette semaine, celui qu’on trouve quand même en page 2, dont les premières lignes évoquaient le voyageur et ce petit signal d’aéroport demandant s’il n’a rien oublié. Une sorte d’adieu involontaire, écrit au présent, puis refermé d’un coup.
Ce que Lebesque laisse au Canard : une méthode morale
Lebesque au Canard, c’est moins un « tempérament » qu’une méthode :
- Choisir l’ouverture : dès qu’une injustice se montre, tenter l’essai, quitte à ne pas marquer.
- Ne pas confondre la cible et le bruit : viser les mécanismes (institutions, pouvoirs, posture gaullienne), pas seulement les personnes.
- Argumenter : la colère n’est pas une fin, c’est un moteur qui doit traîner une preuve derrière lui.
- Garder le lien lecteur : jusqu’aux chroniques laissées d’avance, pour que le rendez-vous hebdomadaire ne casse pas.
On pourrait dire, en restant dans son registre sportif : Lebesque n’a pas seulement joué le match, il a tenu la ligne. Et quand la ligne a cédé, à Rio, elle a laissé derrière elle dix-huit ans de traces, de coups de sifflet, de percées, et ce drôle de mélange que le Canard affectionne : la fraternité, la colère juste, et l’espoir qui refuse de se rendre.
Repères chronologiques
- 1911 : naissance à Nantes.
- Années 1920 : fréquentation du mouvement breton.
- 1932 : montée à Paris, débuts difficiles.
- 1940 : intermède breton, L’Heure bretonne, puis participation à des revues de l’Occupation, dont Je suis partout.
- 1952 : entrée au Canard, débuts « fracassants » (affaire du duc de Luynes, selon le Canard).
- 1952-1970 : 18 ans au Canard, 859 chroniques
- 1970 : Comment peut-on être Breton ?, succès de librairie.
- 4 juillet 1970 : mort à Rio de Janeiro.









