Jean Villard, dit « Gilles » (1895-1982) : le chansonnier qui fit du théâtre avec trois couplets, et qui glissa parfois ses chansons en primeur aux lecteurs du Canard (1955-1963)
Il y a des auteurs qui écrivent des chansons, et d’autres qui bâtissent des petites scènes portatives. Jean Villard, dit Gilles, appartenait à la seconde espèce : poète, comédien, compositeur et chansonnier suisse, il a fait de la chanson un art dramatique miniature, où un refrain peut jouer le rôle d’un rideau qui se lève, et une rime celui d’un projecteur. Sa carrière s’est déroulée des cabarets aux ondes, de la troupe de Jacques Copeau aux duos de “chanson-pamphlet”, jusqu’aux grands standards repris par Édith Piaf, les Compagnons de la chanson ou les Frères Jacques.
Le Monde, annonçant sa mort en mars 1982, rappelait l’innovateur des années 1930, la figure des cabarets d’après-guerre, l’artisan de chansons aussi connues que Dollar ou Les Trois Cloches. Wikipédia, de son côté, dessine le long fil : l’enfant du pays de Vaud devenu homme de scène, l’élève de Copeau, le créateur de cabarets, le passeur entre Suisse romande et Paris, et le chanteur revenu se retirer à Vevey, puis à Saint-Saphorin.
Et, détail savoureux pour Couac! : entre 1955 et 1963, Gilles parfois réservait la primeur de certaines chansons aux lecteurs du Canard enchaîné, comme on apporte une bouteille “pour la table” avant de l’ouvrir en public. Un lien discret, mais très “maison”, entre le cabaret et le papier journal.
Repères
- 2 juin 1895 : naissance à Vernex (aujourd’hui rattaché à Montreux, canton de Vaud).
- 1918 : à Lausanne, création du rôle du Diable dans L’Histoire du Soldat (Stravinsky / Ramuz).
- 1919-1929 : formation et travail auprès de Jacques Copeau (Vieux-Colombier, puis “Copiaus” en Bourgogne).
- 1932-1938 : duo « Gilles et Julien » (chanson sociale, poétique, satirique).
- 1940-1948 : duo « Édith et Gilles » et cabaret Le Coup de soleil à Lausanne.
- 1949-1958 : cabaret « Chez Gilles » à Paris (rue de l’Opéra), puis reflux des cabarets à la fin des années 1950.
- 1959 : retraite à Vevey (pays de Vaud).
- 1955-1963 : collaborations ponctuelles avec Le Canard enchaîné
- 26 mars 1982 : mort à l’hôpital à Vevey (Le Monde), décès mentionné à Saint-Saphorin (Wikipédia).
Vaud, hôtels, vaches et cantates : un enfant de Montreux avec l’oreille large
Né dans une station touristique en plein essor hôtelier, fils d’un père architecte et d’une mère modiste, Gilles grandit dans un décor contrasté : luxe de façade et campagne à portée de sabots. La maison chante, dit Wikipédia, jusqu’aux cantates de Bach. Cette enfance donne deux choses qui ne se quitteront plus : la musique (au sens large) et le goût des scènes, même petites, même improvisées.
Quand la Grande Guerre éclate, il devance l’appel. Les études se mettent en veille. Mais en permission, il fréquente les soirées estudiantines de Belles-Lettres : il y interprète des chansons montmartroises et découvre que la scène n’est pas seulement un lieu, c’est une manière de respirer.
Copeau, les Copiaus et la discipline anti-cabotinage
Le théâtre attire Jean Villard très tôt. Après 1918, il passe par l’enseignement de Jacques Copeau, d’abord au Vieux-Colombier, puis auprès des “Copiaus” en Bourgogne. Là, on apprend à jouer sans grimaces, à faire parler le corps, à travailler la sobriété. Ce théâtre-là fuit la surcharge, préfère la scène dépouillée, les lumières, le geste juste.
Un rôle (celui des Sottises de Gilles) lui donnera son nom de scène : Gilles. Et ce n’est pas un simple pseudonyme : c’est presque un programme. Le “Gilles” de Villard, c’est un personnage capable de faire passer la satire avec élégance, d’installer le rire sans l’écraser, et de laisser la poésie faire son travail de sape, tranquillement.
« Gilles et Julien » : la chanson comme pamphlet et comme petite pièce
Dans les années 1930, associé à Aman Maistre (dit “Julien”), rencontré dans l’univers Copeau, Gilles forme le duo « Gilles et Julien ». Le Monde (1982) rappelle combien ce duo a innové : nouvelle vigueur, nouveau ton, chansons qui parlent de la réalité sociale et s’autorisent la charge (par exemple Dollar), sans oublier les chansons de marins (La Marie-Jésus, Les Trois Bateliers).
Wikipédia éclaire la mécanique : leurs chansons sont mises en scène. Julien mime, Gilles accompagne au piano, et la chanson devient une miniature de théâtre. Le duo ouvre une voie qui mènera, après guerre, à l’esprit “rive-gauche”, mais avec une particularité : chez Gilles, le comédien n’est jamais très loin du poète, et le poète ne renonce pas à regarder l’époque droit dans les yeux (crise économique, nationalismes, militarisation, etc.).
Le duo se sépare à l’approche de la guerre (1939, dit Le Monde). Gilles continue seul, puis est mobilisé en Suisse.
Radio-Lausanne et la fabrique à chansons : une discipline du samedi soir
Sous l’uniforme, Gilles retrouve l’élan en acceptant un défi radiophonique : composer en direct, chaque samedi, une chanson nouvelle. L’exercice est redoutable et stimulant : il sort de la vingtaine de chansons initiales et en produit des dizaines, puis des centaines au fil de sa vie. La création devient un rythme, presque une horloge intérieure.
« Édith et Gilles » et le Coup de soleil : francophilie, satire déguisée, rire en temps sombres
À l’automne 1940, il forme le duo « Édith et Gilles » avec Édith Burger. Ensemble, ils fondent à Lausanne le cabaret Le Coup de soleil (1940-1948). On décrit un lieu où l’on fait passer, derrière la bonhomie et l’art du récit, une satire plus voilée. Un cabaret qui, en Suisse romande, entretient une flamme francophile et une sensibilité résistante.
Copeau, venu les voir en 1945, lui adresse un billet très révélateur : il loue la sobriété, l’absence de grimace, l’art sans “démagogie d’acteur”. Gilles, formé contre le cabotinage, trouvait là une confirmation rare, presque une estampille du maître.
Le duo est brisé par la mort brutale d’Édith Burger en 1948. Gilles doit, une fois encore, réinventer sa manière de tenir scène.
« Chez Gilles » : un cabaret “rive-gauche” sur la rive droite
En 1949, Gilles ouvre à Paris, rue de l’Opéra, le cabaret « Chez Gilles ». On insiste sur la qualité et le rôle du lieu après la Libération. Le cabaret devient un carrefour : y passent des artistes, des troupes, des tempéraments, et l’on y entend une chanson qui n’est pas seulement divertissement, mais écriture, jeu et regard sur le monde.
Le Monde rappelle aussi que Gilles composa des chansons majeures durant cette période, et notamment Les Trois Cloches, rendue populaire par Édith Piaf (et les Compagnons de la chanson). Il faut ajouter l’importance des reprises par les Frères Jacques, très proches de son esthétique théâtrale.
Mais les années 1950 finissantes voient le reflux des cabarets : la société se met à vivre au rythme des écrans. Gilles vend son cabaret parisien en 1958, puis se retire en Suisse.
Retour au pays de Vaud : Vevey, Saint-Saphorin, et la fidélité au poème
À partir de 1959, Gilles vit à Vevey (Le Monde le note), puis à Saint-Saphorin. Il devient une figure de référence pour les jeunes chanteurs romands, un passeur. Il aura encore droit à une dernière fête publique en 1979, à 84 ans, avant de disparaître en 1982. Peu avant, il confie : « J’ai essayé d’être poète. » Phrase simple, presque modestement posée, mais qui résume une vie passée à faire tenir le théâtre, la satire et la tendresse dans la même poignée de mots.
Le lien avec Le Canard enchaîné (1955-1963) : des chansons en avant-première, comme un clin d’œil d’artiste
Gilles “réservait quelquefois la primeur de ses chansons aux lecteurs du Canard” et il a ainsi collaboré de 1955 à 1963. Le geste a quelque chose de très cohérent avec son parcours : l’homme venu du théâtre de Copeau sait que la chanson est une parole qui se teste au contact du public, mais il sait aussi qu’un journal peut être une scène, une rampe, un plateau pliable.
Dans l’écosystème du Canard, offrir une chanson en primeur, c’est offrir une “première” sans rideau rouge, un numéro avant la salle, avec cette complicité particulière entre l’artiste et le lecteur. Pour Couac!, ce fil est précieux : il rappelle que le Canard n’a pas seulement accueilli des plumes de presse, mais aussi des voix, des refrains, des artisans du verbe qui savaient faire rimer l’époque avec la scène.
Œuvres et traces : trois chansons-phare, un style, une influence
- Dollar (1932) : chanson-tract de crise, emblématique de “Gilles et Julien”.
- Les Trois Cloches : chanson devenue standard (diffusée mondialement par ses reprises, selon Wikipédia).
- À l’enseigne de la fille sans cœur : une autre pierre de son répertoire, citée par Le Monde.
Au-delà des titres, il reste une signature : la chanson jouée. Chez Gilles, la musique n’habille pas le texte, elle l’incarne. Les couplets ont des angles, des portes, des coulisses. Et le rire, souvent, sert de serrure.









