Hervé Terrace (Henri Deligny) : une plume d’enquête, de régions… et une sortie à grand bruit
Identité, pseudonyme et repères
Hervé Terrace est le pseudonyme sous lequel le journaliste Henri Deligny a signé une partie de ses textes au Canard enchaîné. Né à Lille le 12 avril 1930, il est mort à Saint-Jean-de-Sauves le 27 septembre 2010. Il a mené l’essentiel de sa carrière dans la presse écrite, entre enquêtes, chroniques et articles de terrain, publiés notamment au Canard enchaîné, mais aussi dans Charlie Hebdo, La Voix du Nord et Le Monde (où il signe sous son nom).
Formation
Henri Deligny est titulaire d’un doctorat en sciences de l’information. Cette formation nourrit, dans son parcours, une attention aux mécanismes du métier, à la fabrication de l’actualité, et à la façon dont la presse raconte le pouvoir autant qu’elle le surveille.
Débuts et trajectoire avant le « Canard »
Il entre à La Voix du Nord en 1949, à Lille. Il travaille ensuite pour Le Monde. Ses textes et enquêtes circulent, au fil des années, entre plusieurs titres, dont Charlie Hebdo. Cette mobilité dit quelque chose de son profil : un journaliste qui se veut à la fois raconteur et fouilleur, avec une sensibilité marquée pour les sujets politiques, sociaux et territoriaux.
Au « Canard enchaîné » : de pigiste à rédacteur
D’après les éléments rappelés dans le Canard (article de Roger Fressoz, 7 août 1975), Henri Deligny collabore d’abord de façon occasionnelle entre 1964 et 1970, puis devient pigiste permanent entre 1970 et 1972, tout en étant parallèlement rédacteur au Monde sous son nom. Il rejoint ensuite la rédaction du Canard enchaîné au début de 1972, et y travaille jusqu’à l’été 1975.
Larzac, régionalismes, écologie naissante : une ligne de front très « territoire »
Au Canard, Deligny/Terrace se distingue comme l’un des partisans les plus constants des luttes régionalistes et des combats locaux perçus comme des laboratoires du social et du politique. Il soutient le mouvement du Larzac dans un long article de novembre 1971, qu’il interprète comme un combat exemplaire contre le modèle industriel et contre l’État centralisateur. Dans cette logique, il relie la défense des paysans, les résistances locales, les questions d’identité régionale et l’émergence d’une sensibilité écologique.
Cette approche irrigue aussi une série d’articles consacrés aux régions (Bretagne, Flandres, Occitanie, etc.), où il met en miroir luttes sociales, combat identitaire et critique d’un « colonialisme » intérieur. À l’été 1972, il est chargé d’une rubrique irrégulière au titre programmatique : « Environron », signe que ces sujets (environnement, aménagement, territoires) commencent à se faire une place dans la presse satirique et d’enquête.
1972 : l’affaire Aranda
Dans cette période, Henri Deligny est également à l’origine d’un déclenchement retentissant : le 13 septembre 1972, il signe au Canard un article titré « Une odeur de pourris », qui lance l’affaire Aranda. Cet épisode assoit sa réputation de journaliste capable de faire basculer une information dans l’espace public par une formule, un angle, et un sens aigu du moment.
Rupture de 1975 : « l’agression à siphon armé » et la querelle de la censure
L’été 1975 marque une rupture brutale. Henri Deligny (alias Hervé Terrace) est licencié en juillet 1975 pour faute grave à la suite d’une altercation avec le directeur du journal, Roger Fressoz. Deligny reproche à Fressoz d’avoir refusé un article (d’abord accepté) sur la révolution portugaise ; la dispute dégénère : il saisit un siphon d’eau de seltz, arrose puis frappe Fressoz au visage avec la bouteille vide.
Le Canard publie ensuite, sous la signature de Fressoz (7 août 1975), une mise au point qui raconte l’incident, évoque la blessure (dent cassée, lèvre ouverte) et affirme que le licenciement n’a qu’un motif : la violence de l’agression, non une « censure ». L’article répond aussi aux reprises de l’affaire dans d’autres titres, et insiste sur l’idée qu’au Canard « on peut tout dire », à condition de respecter une manière et de ne pas transformer le journal en instrument de règlements de comptes internes.
De son côté, la notice Wikipédia rappelle la version défendue par Deligny : il accuse le directeur d’avoir censuré son papier et d’avoir cédé à des pressions internes ; il expose sa version dans Charlie Hebdo et engage une action judiciaire. L’épisode devient ainsi, au-delà du fait divers, une scène révélatrice des tensions possibles dans une rédaction satirique quand l’enquête, l’orientation politique et les relations d’équipe entrent en collision.
Ce que sa trajectoire raconte du « Canard »
Le passage de Deligny/Terrace au Canard enchaîné concentre, comme dans une éprouvette, plusieurs traits de l’époque : l’essor de l’enquête, l’attention nouvelle aux combats locaux (Larzac, régionalismes), l’entrée progressive des questions écologiques dans le débat public… et, à l’autre bout du fil, la violence d’une rupture qui finit par faire événement à l’extérieur du journal.
Plume d’investigation, porte-voix des « petites patries » et des causes périphériques, Henri Deligny laisse aussi l’empreinte d’un épisode interne devenu public, où deux récits s’affrontent : celui d’un journal qui nie la censure et invoque la discipline collective, et celui d’un journaliste qui se dit bâillonné. Dans tous les cas, sa collaboration au Canard (1970-1975, avec des piges antérieures) demeure un moment significatif de l’histoire du titre, au carrefour de la satire, de l’enquête et des fractures de rédaction.





