Michel Hincker, dit Pierre Detif (1925-2003)
Raymond, Michel Hincker (Paris XVe, 3 février 1925 – Paris XVe, 18 mars 2003) est un journaliste économique et militant communiste, qui signe au Canard enchaîné sous le pseudonyme de Pierre Detif. Sa trajectoire traverse trois paysages qui se répondent: la presse d’après-guerre (et ses guerres de ligne), l’économie comme champ de bataille idéologique, et, au Canard, la satire comme instrument de radiographie sociale. Entre 1974 et 1985, Detif apporte au journal une voix de “conjoncture” qui ne se contente pas d’aligner des chiffres: il raconte la crise comme un phénomène politique, et la politique comme une comptabilité des vainqueurs.
Origines, formation d’un regard
Né à Paris, Michel Hincker est le frère aîné de l’historien François Hincker. Tous deux sont d’origine alsacienne, dans une famille tenue par un père comptable et une mère employée. Ce socle dit quelque chose de son futur territoire journalistique: l’économie, non pas comme “rubrique technique”, mais comme quotidien concret, fait de bilans, d’emplois, de prix, de ruptures. Chez Detif, la crise n’est jamais un nuage, elle a des jambes, des bras, des fins de mois.
Combat et Caliban: la presse comme front, l’économie comme preuve
Michel Hincker débute à Combat, journal né dans la clandestinité et créé en 1944, associé à Albert Camus, où l’on croise aussi des signatures comme Jean-Paul Sartre et Raymond Aron. Il travaille dans cet univers où l’éditorial n’est pas un “genre” mais une manière de choisir ses ennemis. À côté de Combat, il participe à l’aventure de Caliban, revue de vulgarisation culturelle (premier numéro en novembre 1941, sabordée en 1942, reconstituée à partir de 1947 autour de Jean Daniel et Camus). La revue refondée inscrit sa ligne dans une problématique de paix au lendemain de la guerre, déjà sous l’ombre portée de la guerre froide.
Hincker y signe des articles d’économie (la revue est fondée par Pierre de Vomécourt): c’est un trait essentiel, qu’on retrouvera chez Detif. Quand l’époque s’enflamme sur les mots d’ordre, lui s’obstine à suivre les mécanismes, les dépendances, les rapports de force matériels. Il tient la caisse à lumière: pas pour l’adorer, pour la déchiffrer.
1950: fracture de ligne, licenciement, adhésion au PCF
Au début de l’année 1950, Michel Hincker est licencié de Combat. La cause est politique: une fracture interne secoue le journal, et la ligne éditoriale imposée par M. Smadja entraîne des évictions, dont la sienne. Dans ce contexte, il rejoint le Parti communiste français en février 1950. Le passage est net: de la bataille des colonnes à l’appartenance à un camp. Le journaliste économique devient aussi militant, avec ce que cela implique de fidélité, de grille de lecture, de méfiance envers les récits officiels.
Observateur, Libération, Économie et Politique: le métier en continu
Il collabore à l’Observateur, puis est engagé en avril 1950 comme rédacteur chargé des questions économiques à Libération. Au début des années 1960, il figure parmi les membres du comité de rédaction de la revue Économie et Politique. Certains témoignages évoquent sa participation aux débats sur l’interprétation du gaullisme: là encore, Detif se fabrique dans les controverses où l’économie n’est pas un arrière-plan mais une arme argumentative.
Une histoire intime dans l’Histoire: Marguerite « Guite » Neulat
Les éléments rapportés par Bernard Favre à propos de Marguerite Neulat, dite « Guite », ajoutent à ce portrait une dimension essentielle: celle d’une vie personnelle traversée par la Résistance, la déportation, puis une disparition brutale.
Née en septembre 1920 à Argenteuil, Guite manifeste très tôt un talent pour le dessin, rejoint Paris, est reçue à l’École Nationale des Arts décoratifs, connaît la fuite en mai 1940 sous les bombardements, entre en Résistance comme agent de liaison, est déportée à Ravensbrück, revient sans raconter, puis retrouve à Paris une vie de Quartier Latin, de jazz et d’intellectuels, près des « Lorientais ». Elle choisit d’avoir un enfant avec Michel Hincker, présenté comme « un intellectuel du Parti ». Elle accouche à la clinique des Bluets et meurt le 12 juillet 1958, deux jours après la naissance de leur fils, d’une embolie pulmonaire. Trente ans plus tard, ses restes seront jetés à la fosse commune, injustice mémorielle qui résonne douloureusement avec l’idée même de “reconnaissance” pour une résistante.
Sans extrapoler, on peut dire que cette histoire explique, au moins en creux, la tonalité que l’on retrouvera chez Detif: une sensibilité à la brutalité des destins ordinaires, et une attention à la manière dont les puissants déplacent, effacent ou “gèrent” les vies.
Pierre Detif au Canard: chroniqueur de crise, enquêteur des rouages
À partir de 1974, Michel Hincker prend au Canard enchaîné le pseudonyme de Pierre Detif et y développe une veine reconnaissable: l’économie et la finance comme théâtre politique, et le politique comme art de maquiller les comptes. Ses signatures apportent au journal: une façon d’attraper “l’air du temps” par son point faible, le porte-monnaie, et d’en faire un récit mordant, documenté, orienté vers les conséquences sociales.
1974-1975: l’onde de choc pétrolière et le “retour du réel”
Dans « CRISE, KRACH, BOUM ! » (28 août 1974), Detif capte l’angoisse occidentale de l’après-vacances: Wall Street au plancher, industrie qui cale, chômage qui enfle, tandis que le gouvernement tente de rassurer. Sa cible récurrente est déjà là: le décalage entre discours officiels et réalité sociale. Et au cœur du mécanisme, la dépendance énergétique: le pétrole cher, le charbon qui s’épuise, l’OPEP qui inverse le rapport de force. Detif traite l’énergie comme “talon d’Achille” des puissances, et la crise comme une révélation structurelle.
En 1975, son arc se précise. Dans « On demande ennemi public n°1 » (15 janvier), il raille la tentation américaine de se chercher un adversaire extérieur, réflexe de diversion quand la Bourse tremble et que l’ordre social se fissure. Dans sa chronique du 19 février, il suit la montée du chômage (déjà 800 000 demandeurs d’emploi, le cap du million en ligne de mire) et démonte l’illusion statistique, les palliatifs temporaires, les sérénités de façade. L’économie est pour lui une météo politique: quand ça se refroidit, ce sont les plus fragiles qui gèlent.
Corruption, industrie, État: les “graisses” du système
Avec « Les pots-de-vin de Dassault et Cie » (26 février 1975), Detif bascule dans une enquête corrosive sur les commissions occultes, les comptes suisses, la tolérance administrative, l’œil fermé du fisc. L’armement exporté devient une vitrine, et derrière la vitrine, une machine à enveloppes. Ce n’est plus seulement la crise qui l’intéresse, mais la manière dont le système se rémunère sur elle, et comment l’État, au lieu de trancher, protège.
En décembre 1975, avec « Hélas ! hélas ! et SNIAS… », il brocarde les nominations, les sinécures, les travers bureaucratico-militaires qui plombent l’industrie: comment rivaliser avec Boeing si l’on transforme les fleurons en salons de décorations? Detif lie ici politique industrielle et sociologie du pouvoir: les galons pèsent parfois plus lourd que les commandes.
1978: le fait divers mondain comme écran de fumée social
Les textes sur l’enlèvement Empain et la chute Boussac montrent un Detif très “Canard”: le fait divers ou le vaudeville de conseil d’administration sert de porte d’entrée à une critique plus large. Dans l’affaire Empain, il retourne le récit médiatique pour faire apparaître ce qui ne passe pas à l’écran: l’angoisse sociale, les licenciements, la pudeur des puissants qui referme les volets. Dans Boussac, il raconte l’effondrement comme un spectacle mondain qui cache la casse industrielle, la fragilité du textile, et l’arrivée de la rigueur.
Autrement dit, Detif sait faire le chemin inverse des communiqués: il part du prestige (banque, baron, empire) et finit sur le terrain des salariés, des faillites et des déserts industriels.
Un style Detif: l’économie rendue lisible, l’ironie comme scalpel
Les éléments éclairent aussi son ton. Detif n’est pas un économiste qui plaisante: c’est un satiriste qui sait lire une feuille de résultats. Il affectionne les formules qui claquent (le “Heureux Occident !” final, les “grosses têtes” incapables de prévoir), mais elles s’appuient sur des chaînes causales: énergie → production → emploi → tensions sociales → tentations de diversion → corruption ou bricolages politiques. Son humour est un outil de dévoilement, pas un rideau de fumée.
On retrouve là une continuité logique avec son parcours: formé dans des journaux d’opinion et des revues de débats, rompu aux fractures de ligne, et politiquement ancré, Detif apporte au Canard une écriture qui traite l’économie comme une affaire publique, et la “conjoncture” comme un roman noir dont les victimes ont des noms ordinaires.
Repères chronologiques
- 3 février 1925 : naissance à Paris (XVe).
- Débuts à Combat (créé en 1944, associé à Camus; présence de signatures comme Sartre, Aron).
- Contributions à Caliban (reconstituée dès 1947), articles économiques (revue fondée par Pierre de Vomécourt).
- Début 1950 : licenciement de Combat dans un contexte de fracture interne et de nouvelle ligne imposée par M. Smadja.
- Février 1950 : adhésion au PCF.
- Avril 1950 : rédacteur éco à Libération; collaboration à l’Observateur.
- Début des années 1960 : comité de rédaction d’Économie et Politique; débats sur le gaullisme.
- 12 juillet 1958 : mort de Marguerite « Guite » Neulat (Bluets), deux jours après la naissance de leur fils (embolie pulmonaire).
- 1974-1985 : au Canard enchaîné sous le pseudonyme Pierre Detif (chroniques et enquêtes économiques, sociales, industrielles et politico-financières; crise, chômage, énergie, corruption, industrie).
- 18 mars 2003 : décès à Paris (XVe).
Pierre Detif peut être ici présenté comme le “chroniqueur des secousses”: celui qui, au milieu des années 1970, met des mots et des mécanismes sur ce que beaucoup sentent sans le comprendre encore. Il observe l’Occident qui découvre sa dépendance énergétique, les gouvernements qui maquillent le chômage, les industries qui se bureaucratisent, et les élites qui se protègent par le silence, la diversion ou la commission. Il n’écrit pas la crise comme une fatalité: il la raconte comme un système, avec ses responsables, ses complices, et ses victimes.
Detif, au fond, fait au capitalisme ce que le Canard fait à la politique: il enlève le vernis, puis il laisse le bois craquer, pour qu’on entende enfin d’où vient le bruit.





