Moriss (Maurice Boyer), un géomètre du gag
Frédéric Édouard Maurice Boyer, dit Moriss, naît à Nîmes le 3 mai 1874 et meurt à Paris (6e) le 23 mars 1963. Fils d’un chimiste, directeur de laboratoire à Nîmes, il “monte” à Paris avec une idée fixe: dessiner, mais pas seulement dessiner… jouer, mettre en scène, fabriquer du comique dans tous les formats possibles.
Des débuts “belle époque” aux ateliers du trait épuré
Moriss se fait un nom dans la grande volière des journaux illustrés et satiriques de la Belle Époque. Il multiplie les collaborations, au rythme d’une presse qui adore les signatures capables de livrer vite, bien, et avec une patte immédiatement reconnaissable. Très tôt, il s’oriente vers un croquis humoristique à la fois cocasse et structuré, avec un goût marqué pour l’épuration et une tendance à la géométrie qui le met “bien en avance sur son temps”.
Cette manière n’est pas un simple effet graphique: chez lui, la simplification sert la mécanique du rire. La silhouette devient une charpente, l’angle une ponctuation, le vide une relance. Autrement dit, Moriss taille dans le gras pour que le gag arrive plus vite, comme un train qui n’a plus d’arrêts inutiles.
Moriss au Canard enchaîné (1921-1925)
On retient sa collaboration intermittente au Canard enchaîné de 1921 à 1925. Il y apporte un savoir-faire de “fabricant de pages” comiques: histoires-gag, histoires en images, dessins à légendes où l’efficacité prime, sans renoncer au style. Son humour se loge volontiers dans une mise en scène rapide: un décor réduit à l’essentiel, des personnages campés en quelques traits, et la légende qui tombe juste.
Le Canard de l’après-guerre aime ces signatures capables d’être à la fois modernes et immédiatement lisibles. Moriss s’inscrit dans ce tempo: un comique d’observation qui sait se faire populaire sans devenir plat, et graphique sans devenir hermétique.
Un touche-à-tout: images, objets, scène
Moriss ne se limite pas au dessin de presse. Il est aussi auteur de cartes postales, réalise des assiettes peintes, des aquarelles, anime des pages “en histoires” et conçoit des sketches et des revues. Il illustre notamment Rodolphe Bringer, Mouëzy-Eon et Jean Kolb.
Parmi ses jalons, on relève un album: À vous la prose ! (1912). Le titre résume assez bien l’homme: Moriss aime la prose des autres, mais surtout l’occasion d’y greffer sa machine à images.
Moriss comédien, Moriss “Tout-Paris”
Sa notoriété lui ouvre aussi des portes hors du papier. Il devient comédien et fantaisiste de music-hall, et apparaît notamment dans l’univers de Louis Feuillade (on le signale dans Les Vampires). “Célèbre”, il fréquente le Tout-Paris, ce grand aquarium mondain où les artistes, les journalistes et les noctambules se croisent, se jugent, s’imitent et se copient à grande vitesse.
Membre de la Société des humoristes, il expose (notamment au Gil Blas, dans les repères qui lui sont associés). Sa trajectoire montre un profil rare: un dessinateur qui sait “tenir une page” comme on tient une scène.
Un art du trait: angles, zigzags, légendes
Plusieurs regards contemporains insistent sur la dimension littéraire et “construite” de son humour. On le décrit comme un dessinateur dont la recherche artistique ne s’efface pas derrière l’effet comique, et dont la prose (les légendes, le rythme, l’impromptu) participe du style.
Une formule résume bien sa mécanique: sous un dessin anguleux, avec des fonds “à zigzags” au gros effet, il place des légendes bouffonnes, rapides, inégales parfois, mais sans prétention, et surtout avec une manière bien à lui d’attraper le lecteur par le col et de le faire sourire malgré lui.
Dernières années et passage à la scène
À partir de 1940, Moriss s’éloigne de l’illustration comique pour se consacrer davantage au music-hall et à la scène. Il termine sa vie professionnelle comme metteur en scène au Théâtre du Petit Monde, rouvert en 1949, lieu auquel il est aussi associé par l’animation de matinées enfantines dans les années vingt. On retrouve ici une constante: Moriss aime les publics, et il aime les dispositifs qui font “fonctionner” le rire, qu’il passe par une page imprimée ou par une salle.









