Luc Décygnes (Pierre Combescot, 1940-2017) : la danse, l’opéra, et une plume en grand costume
Son pseudonyme annonçait la couleur et le tulle : Luc Décygnes « aimait la danse et les trucs en plumes ». Pas seulement « les plumes de cygne et de tutu », précise le Canard enchaîné dans l’hommage du 5 juillet 2017, mais aussi la plume tout court, celle qui signe, pique, s’enthousiasme et emporte la phrase comme une variation bien lancée. Derrière Décygnes, il y avait Pierre Combescot, né le 9 janvier 1940 à Limoges, mort le 27 juin 2017 à Paris, à 77 ans. Journaliste, romancier, chroniqueur, et, au Canard, l’homme qui, à partir de 1986, tient la chronique de danse et d’opéra.
Un “cygne” au Canard : la chronique lyrique (1986-2014)
Au Canard enchaîné, Pierre Combescot choisit donc de devenir Luc Décygnes. Le nom n’est pas un masque opaque, plutôt une enseigne lumineuse : la danse, l’opéra, le mouvement, la scène, les coulisses. Il tient la rubrique consacrée aux spectacles lyriques et à la danse de 1986 à 2014. Dans le journal, on retient que ce pseudo “dansé” lui va comme un costume taillé sur mesure, parce qu’il fait entrer dans la critique le plaisir du récit, la gourmandise du détail, et une culture qui ne marche pas, qui galope.
L’hommage du Canard le résume en une formule qui tient du portrait-charge affectueux : « plume acérée », mais aussi « boulimique de culture ». Décygnes, écrit le journal, « n’avait pas un appétit d’oiseau ». Il pouvait avoir « la dent dure d’un ogre », et, dans le même élan, « l’engouement du même tonneau ». Autrement dit : il savait être sévère, mais sa sévérité venait d’un trop-plein d’exigence, pas d’un goût de démolition. Il aimait trop pour bâiller poliment.
Pierre Combescot : le romancier baroque, luxurieux, primé
Sous son vrai nom, Pierre Combescot est décrit par le Canard comme une « plume exubérante, baroque et luxuriante de romancier ». Elle lui vaut trois grands prix littéraires, dont le plus célèbre : le prix Goncourt, en 1991, pour Les Filles du Calvaire (Grasset). Avant cela, il avait obtenu le prix Médicis en 1986 pour Les Funérailles de la Sardine. Et en 1999, il reçoit le prix Prince-Pierre-de-Monaco pour l’ensemble de son œuvre.
Le Canard ajoute une touche qui éclaire ses choix d’écriture : cet « érudit de Machiavel et de Louis II de Bavière » avait « dans le choix de ses personnages un goût marqué pour les décadents ou les dépravés de l’Histoire ». On entend derrière cette phrase une bibliothèque entière, et une attirance pour les êtres excessifs, ambigus, flamboyants ou perdus, bref, pour les personnages qui entrent dans le roman comme on entre en scène : en laissant derrière eux une traîne.
Une vie bousculée par le siècle : Brésil, presse, et curiosité de grand angle
Pendant la Seconde Guerre mondiale, sa famille se réfugie au Brésil. Ce détail biographique, discret, dit pourtant beaucoup : un déplacement forcé, une enfance traversée par la guerre à distance, un rapport au monde qui commence par un détour. Plus tard, Combescot mène une vie de presse bien remplie, et ne se limite pas au Canard : il est aussi chroniqueur à Paris Match. Il appartient à ces écrivains-journalistes capables d’être à la fois dans la phrase longue du roman et dans le jugement ramassé de la chronique.
Le Cailar : un refuge d’écriture, acheté au prix du Goncourt
À partir de 1992, Pierre Combescot vit au Cailar, dans le Gard. Il y achète une maison avec l’argent du Goncourt, sur le conseil de son ami Jean Lafont, et y écrit une partie de son œuvre. On imagine aisément ce que ce déplacement change : quitter Paris sans quitter la littérature, s’installer dans un lieu où l’on peut écrire au long cours, et revenir ensuite, par le journal, vers l’actualité culturelle et ses secousses.
Engagements et passages : Chevènement, et une parenthèse aux “Grosses Têtes”
La biographie publique de Combescot garde aussi la trace de ses engagements : lors de l’élection présidentielle de 2002, il apporte son soutien à la candidature de Jean-Pierre Chevènement. Et il fait une apparition plus inattendue : en 2009, il est brièvement sociétaire des Grosses Têtes sur RTL. Comme si, entre l’opéra et le roman, il restait une place pour la conversation vive, la vanne, et le plaisir d’être une voix parmi d’autres.
2017 : le salut du Canard
Dans l’hommage du 5 juillet 2017, le Canard enchaîné annonce la fin d’une signature et d’une manière : « Il ne signera plus ni chroniques ni romans : Pierre Combescot dito Décygnes, comme il disait, est mort le 27 juin à l’âge de 77 ans. » Et le journal conclut simplement sur ce qui reste dans les couloirs d’une rédaction quand une plume s’éteint : « Son talent, ses excès, son rire tonitruant et ses plumes nous manquent. » Puis viennent les condoléances à la famille et aux proches, comme un rideau qui se ferme sans grand discours, mais avec ce petit pincement très net qu’on reconnaît tout de suite.
Dans la volière du Canard, Luc Décygnes restera ce cygne paradoxal : capable de coups de bec lettrés, d’enthousiasmes massifs, et d’une érudition qui, loin de refroidir la scène, la faisait flamboyer. Une plume de danse, oui, mais une plume qui savait aussi faire tomber les masques, et lever les yeux vers les cintres.






