Pierre Dukercy (Pierre Méjecaze, dit “Duk”) : le parlement au burin, la République en ligne de mire
Identité et repères
Pierre Méjecaze, plus connu sous le nom de plume Pierre Dukercy (et parfois “Duk”), naît le 29 juillet 1888 à Salignac (Dordogne) et meurt le 16 avril 1945. Dessinateur politique à la carrure de chroniqueur parlementaire, il appartient à cette génération qui a appris le dessin au contact direct des soubresauts de la IIIe République, puis l’a durci dans les tranchées.
Formation et débuts : de la Dordogne aux ateliers parisiens
Après des études en Dordogne (collège de Sarlat), Dukercy poursuit sa formation aux Beaux-Arts de Paris. Il publie ses premiers dessins dans la presse avant la Grande Guerre, notamment dans Le Matin et Excelsior. Très tôt, il se spécialise dans un registre qui deviendra sa marque : le dessin politique, avec un goût affirmé pour la scène publique, ses postures, ses tics et ses vanités.
La guerre : un long détour par le front
Mobilisé, il passe quatre ans et demi au front. Cette expérience, commune à tant de collaborateurs de presse de l’entre-deux-guerres, n’est pas un simple épisode biographique : elle pèse sur le ton, sur la netteté du trait, sur la manière de regarder les discours officiels en plissant l’œil plutôt qu’en levant le drapeau.
Années 1920 : la politique au quotidien, et l’entrée au Canard
Après l’armistice, Dukercy se remet au travail avec une abondance de publications, et place le politique au centre : il dessine notamment pour L’Humanité (de 1920 à 1924), pour L’Internationale (en 1922), et collabore au Canard enchaîné en 1923.
Son domaine de prédilection est clairement identifié : le dessin parlementaire. Chez lui, la Chambre n’est pas seulement un décor : c’est une ménagerie de suffisances, un théâtre d’ego, un manège où l’ironie a la politesse de se déguiser en reportage.
Le “dessinateur parlementaire” : organiser, fédérer, exposer
Dukercy ne se contente pas de publier : il structure aussi un milieu. Il participe à l’essor (et à l’institutionnalisation) des dessinateurs parlementaires, qu’il cofonde avec H.-P. Gassier : il contribue à créer une dynamique collective, organise des salons dédiés, et s’impose comme une figure d’animation de la profession.
Dans cette logique, il fonde en 1926 une revue mensuelle entièrement consacrée au genre, Le Cahier des Charges, qu’il dirige jusqu’en 1935. Le titre dit tout : une presse qui “charge” les puissants, mais avec méthode, calendrier, et un sens aigu de la scène politique comme matière première.
Une proximité radicale, sans carte au veston
Sans être inscrit à un parti, Dukercy gravite, vers 1930, dans l’orbite du Parti radical-socialiste. Il réalise pour lui des affiches électorales, notamment lors des campagnes de 1928 et 1932. Cette proximité éclaire son positionnement : un homme de gauche “à sa façon”, attaché à une République qu’il défend en la pinçant là où elle s’enfle.
Censure de salon : l’épisode de 1936
L’année 1936 offre un épisode révélateur des tensions entre satire et ordre public. Dukercy est contraint de retirer deux dessins exposés au Salon des Humoristes, l’un représentant Philippe Henriot, l’autre figurant “les animaux nuisibles à la République”. L’affaire remue, la responsabilité se dérobe, puis les œuvres finissent par être raccrochées quelques jours plus tard. Une petite histoire de cimaises, qui dit en miniature la grande : la satire dérange, on la pousse dehors, puis on la fait rentrer quand tout le monde a cessé de la regarder.
Stavisky et l’actualité brûlante : quand le trait “couvre” l’affaire
Parmi les grands moments de la vie politique croqués par Dukercy figure la couverture de l’affaire Stavisky. Dans ces années où l’opinion se fabrique autant par les colonnes que par les images, le dessin parlementaire devient une forme de compte-rendu accéléré : une synthèse au vitriol, un procès-verbal en raccourci, parfois plus mémorable qu’un discours entier.
Radio, chasse et presse humoristique : une curieuse parenthèse
À la veille de la Seconde Guerre mondiale, Dukercy aurait tenu des rubriques sur Radio Paris (vers 1938-1939) : “Causerie sur la chasse” et “presse humoristique”. Ce duo de thèmes, en apparence dissonant, lui ressemble pourtant : l’observateur des mœurs publiques y retrouve à la fois le goût des pratiques sociales (la chasse comme sociabilité) et la réflexion sur son propre métier (l’humour comme baromètre politique).
Retrait en 1940 : silence forcé, vie locale
En 1940, Dukercy se retire à Bus-Saint-Rémy et cesse toute activité professionnelle. Il y est même élu maire. Ce repli marque une rupture : l’homme des hémicycles et des salons de presse s’extrait brutalement du grand théâtre national, au moment même où celui-ci se disloque.
Mort en 1945 : l’annonce sobre, le parcours dense
Il meurt le 16 avril 1945. Une brève nécrologique parue quelques jours plus tard indique qu’il est décédé à Paris, “après une longue et douloureuse maladie”. Ce détail, confronté à son retrait de 1940, dessine une fin de vie partagée entre l’éloignement (le refuge provincial) et le retour contraint (la maladie, la capitale), comme si le dessinateur avait bouclé sa trajectoire là où il l’avait accomplie : au centre.
Un style : robustesse, ironie, et sens du rôle
Dukercy est décrit comme un dessinateur au talent robuste, maniant une ironie vengeresse sans jamais perdre de vue l’efficacité narrative. Il sait camper un personnage, fixer une suffisance, résumer une clique. Sa spécialité, c’est moins la grimace que le rôle : celui que la politique donne à voir, et celui que le dessinateur révèle en quelques traits, comme si le masque avait toujours été transparent.






