N° 80 du Canard Enchaîné – 9 Janvier 1918
N° 80 du Canard Enchaîné – 9 Janvier 1918
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Le filleul, par Whip
Whip raconte un vaudeville de 1918 : un couple âgé veut fêter la permission annoncée d’un filleul de guerre. Azuréa part en courses… et se heurte à la pénurie : boucher fermé, pain introuvable, gâteaux refusés, rhum et cigares inaccessibles. La lampe s’éteint faute de pétrole, et l’on sonne : un homme monte plus de trente colis, renvoyés pour adresse mal écrite. On éventre les paquets, on dîne à la bougie “comme quatre”. Une farce, et une morale discrète : en temps de guerre, même les bienfaits font des détours.
Le scandale du square Léon-Daudet, par Luc Cyl – Le jeu de trente et quarante – Pour les poilus civils – La brigade des tabacs – Les paroles d’un croquant, par Rodolphe Bringer – Les trois millions du Canard enchaîné – Le flacon de gaz (feuilleton), par Panthéon Courcelle – Flagrant délit – Union très sacrée – La Mare aux Canards – L’affaire Charles Benoist, par A. des Enganes – A travers la presse déchaînée – Regards littéraires – Recettes culinaires –
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Le filleul, ou la charité qui fait demi-tour
Whip attrape une institution du temps de guerre, le filleul de guerre, et la fait tourner comme une toupie sur une table bancale. Le résultat est un petit vaudeville de pénurie, où tout le monde manque de tout, sauf de bonnes intentions et de mauvaises surprises. Un soldat “adopté” par l’arrière, des mandats, des colis, des promesses de permission : la guerre fabrique des parentés de papier, des familles d’encre, des fidélités par correspondance. Et comme souvent, le Canard préfère regarder la couture plutôt que le drapeau : la guerre vue depuis un palier, une cuisine, une lampe qui s’éteint.
Un couple âgé, une bonne, et l’économie de la débrouille
La scène est domestique et pourtant hautement politique. M. et Mme Phnax, couple de vieillards attendrissants et un peu ridicules, veulent recevoir leur filleul “comme il faut”. Ils ont une bonne, Azuréa, chargée d’aller chercher le nécessaire. Mais 1918 n’est pas un âge d’or pour les listes de courses : Whip déroule l’inventaire des portes closes. Boucher fermé. Épicier sec. Boulanger à court de pain. Pâtissier qui refuse les gâteaux. Bistrot qui ne veut pas “donner” le rhum. Et les cigares ? On en aurait, mais pas pour elle, “parce que je suis une femme”. En quelques lignes, on voit l’arrière : pénurie matérielle, humiliations ordinaires, et ce mélange de discipline et de bricolage qui tient lieu de système économique.
Le trait est comique, mais la mécanique est exacte : on rit parce que l’empilement est absurde, et l’absurde est celui du quotidien. Whip ne commente pas longuement, il laisse faire la liste, et la liste fait tribunal. La guerre, ici, n’est pas un canon : c’est une tournée de boutiques qui finit en mains vides.
Le gag du colis et la poésie de l’adresse mal écrite
Le coup de théâtre arrive quand tout s’éteint, littéralement : la lampe manque de pétrole. Noir de théâtre. Et, dans ce noir, on sonne. Un homme, dans l’escalier, courbe le dos sous plus de trente gros paquets. L’adresse du destinataire était mal écrite, les colis sont repartis à l’envoyeur, puis reviennent au bon endroit. Le détail est délicieux : le filleul n’avait pas annoncé la non-arrivée “par une discrétion fort louable”. La politesse devient un engrenage. Le silence, une logistique.
Ce renversement est la trouvaille de Whip : la solidarité destinée au front revient à l’arrière comme un boomerang de conserve. Les paquets censés soutenir un homme au loin nourrissent, par accident, ceux qui attendaient. La charité “fait demi-tour”, mais elle arrive. Et ce qui aurait pu être une simple bourde postale devient une petite parabole : la guerre dérègle tout, y compris la direction des bienfaits.
Quatre à table, et la morale sous la bougie
On éventre les colis : boîtes variées, “bidons”, et le vin du filleul, ce pinard acheté au front avec les mandats des parrains. On dîne “comme quatre”, à la lueur de bougies sorties des mêmes paquets. Le décor est minuscule, mais l’époque entière s’y reflète : la pénurie qui oblige à célébrer n’importe quoi, la bureaucratie qui fait circuler les objets au hasard, la chaleur humaine qui survit à travers des ficelles, des adresses, des colis mal orientés.
La phrase finale, “un bienfait n’est jamais perdu”, a l’air de sortir d’un manuel de morale. Whip la pose pourtant sur un monde qui manque de tout. C’est précisément ce frottement qui fait le Canard : un proverbe propret dans une cuisine sombre, une morale à la bougie. On comprend que la bonté, en temps de guerre, ne tient pas du sermon mais de la circulation : des mandats, des paquets, des gestes. Elle peut se tromper de destinataire, arriver trop tard, revenir au point de départ, mais elle laisse des traces.





