Roger Nodot, dit « Aristocane » (collaboration au Canard : 1954-1959)
Un pseudonyme en forme de clin d’œil
Au Canard enchaîné, Roger Nodot porte un nom de scène qui a l’élégance des masques bien taillés : Aristocane. Un pseudonyme qui sonne comme une poignée de main entre l’Antique et la blague moderne, et qui résume assez bien ce qu’il offrait aux lecteurs : une mécanique d’esprit, précise, patiente, joyeusement exigeante.
L’homme des mots croisés du Canard
L’hommage publié le 30 novembre 1960 le dit sans détour : Aristocane est « notre Aristocane dont les mots croisés faisaient les délices des lecteurs du Canard ».
Ses grilles ne sont donc pas un “à-côté”, mais une signature à part entière, un rendez-vous régulier qui installe une complicité durable. On imagine l’atelier nocturne, le crayon qui hésite, rature, recommence, jusqu’à ce que la définition “tombe” juste, ni trop facile, ni trop obscure, pile au niveau où le lecteur grogne… puis sourit.
Un journaliste de métier, un artisan du quotidien
Le même texte insiste sur le cœur du personnage : un journaliste probe et loyal, un homme de rédaction plus que de pose. Son parcours traverse plusieurs titres, avant et après la Seconde Guerre mondiale.
Il signe des articles dans :
- La Journée industrielle (1920-1921)
- L’Événement (1920-1921)
- L’Homme libre (1929)
- Le Journal (collaboration en 1937)
L’hommage du Canard complète cette trajectoire en le situant :
- entre les deux guerres, au Quotidien et au Journal ;
- après la guerre, à Franc-Tireur.
Il n’est pas décrit comme une “plume vedette”, mais comme une pièce maîtresse de l’horlogerie rédactionnelle : celle qui tient l’heure, assure la continuité, fabrique.
Une endurance de rédaction… puis la maladie
L’hommage trace un portrait physique et mental impressionnant : pendant des années, sa résistance aurait été « extraordinaire ». Il ne dormirait que quatre heures par nuit, et cumulerait deux quotidiens à la fois, l’un l’après-midi, l’autre du matin. Le texte précise même son rythme : noctambule, il passait « le reste de la nuit » à fabriquer ses mots croisés.
Cette endurance, le Canard la raconte comme un moteur qui finit par céder : « Il y a quelques années, cependant, cette résistance tomba… Et ce fut la maladie. »
La formule est sèche, sans pathos, mais elle a le poids des phrases qu’on n’allonge pas parce qu’on les respecte.
Au Canard : 1954-1959, une complicité de lecteurs
Ce cadre donne une lecture nette : ce n’est pas “le monsieur des mots croisés” de toute une vie, c’est un compagnon de route sur une période dense de l’après-guerre, où le journal se reconstruit, consolide ses rubriques, et où les lecteurs retrouvent des rituels. Les mots croisés, dans un hebdo satirique, ne sont jamais neutres : c’est aussi une école de suspicion, de double-sens, de langue qui se méfie des évidences. Aristocane y tenait le rôle du maître d’armes… en papier journal.
1960 : la disparition et le salut du Canard
Le 30 novembre 1960, le Canard publie l’avis sous le titre « Deux amis disparaissent » et annonce : « Roger Nodot… est mort. »
La fin revient à l’humain, simplement : condoléances à Madame Nodot, à sa fille, et aux siens. Rien de plus, parce que le reste, on le comprend entre les lignes : un homme de métier, discret, essentiel, dont les lecteurs n’avaient peut-être jamais vu le visage, mais reconnaissaient la patte chaque semaine au moment de noircir les cases.






