N° 838 du Canard Enchaîné – 20 Juillet 1932
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Toujours l’affaire de Cassis
20 juillet 1932 : le Canard enchaîné s’envole vers Cassis — non pour y goûter le pastis, mais pour dénoncer une affaire bien bétonnée. Derrière un banal projet d’usine, il dévoile le réseau d’intérêts entre industriels, ingénieurs, journalistes et élus. Une enquête féroce sur la petite corruption locale qui dit tout du pourrissement de la Troisième République.
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20 juillet 1932 : “L’affaire de Cassis” ou la petite corruption provinciale sous la Troisième République
Dans la rubrique « La Mare aux canards » du Canard enchaîné du 20 juillet 1932, un article anonyme revient sur une querelle locale — la construction d’une usine de ciment à Cassis — pour en faire une parabole nationale. Sous le titre « Toujours l’affaire de Cassis », le journal démonte avec méthode les complicités, les conflits d’intérêts et les hypocrisies politiques qui gangrènent la République. Ce qui semble n’être qu’un épisode de province devient, sous la plume acérée du Canard, un concentré de la corruption ordinaire des élites de l’époque.
Le ton est donné dès l’ouverture : « L’affaire de Cassis est loin d’être terminée. Les industriels qui veulent infliger à la population de cette charmante ville provençale la proximité d’une fabrique de ciment ne sont pas encore arrivés à leurs fins. » Derrière cette litote, le lecteur devine tout un système : celui de la Troisième République finissante, où les intérêts économiques, politiques et médiatiques s’enchevêtrent à ciel ouvert.
Depuis plusieurs semaines, la presse locale — que le Canard accuse de rouler pour les cimentiers — défend la construction d’une usine au nom du “progrès” et de “l’assainissement de l’atmosphère”. Le journal s’en amuse : il faut “embellir le site et assainir l’air” à coups de poussière de chaux et de profits bien placés. Le propos, mordant, n’est pas qu’écologique avant l’heure ; il dénonce surtout le discours moderniste qui sert de paravent aux affaires.
Mais le cœur de l’article est ailleurs : dans la mise à nu du clientélisme politique. Le Canard s’en prend nommément à Fernand Bouisson, député S.F.I.O. (Section Française de l’Internationale Ouvrière) de Cassis, futur président de la Chambre, figure montante du socialisme parlementaire. Bouisson, explique-t-on, « vient d’être mis en demeure par la population de Cassis de se prononcer contre le projet des industriels ». Réponse du député : il n’a pas à se “mêler d’une telle histoire”, les commissions “compétentes” s’en chargent. Or, le Canard révèle que ces commissions ne sont justement pas compétentes, et que Bouisson, malgré ses promesses, s’est soigneusement abstenu de gêner les intérêts qu’il prétendait combattre.
Le trait est assassiné par l’ironie : « Son indépendance consiste à laisser faire ce qu’il avait promis d’empêcher. » En une phrase, le journal résume le mal français des années 1930 — une République où l’on parle d’éthique pour mieux laisser prospérer les arrangements. Le député “indépendant” est un socialiste qui ferme les yeux, un notable qui pratique le renoncement au nom de la discipline, et un élu qui se couvre d’excuses pour ne pas déranger les puissants.
Suit la liste des noms, pièce maîtresse du dossier : Louis Barthes, commissaire enquêteur (100 actions de la Société des chaux et ciments de Villeneuve) ; Robert Fabre, ingénieur en chef des Ponts et Chaussées (200 actions) ; Vincent Delpuche, directeur du Radical de Marseille (250 actions) ; Joseph Blanc, administrateur du Petit Marseillais ; et même Abraham Schrameck, ancien ministre et président des syndicats agricoles. Autrement dit : la technocratie, la presse et la politique marchent main dans la main. Ce petit “ciment de Cassis” devient l’image même du pouvoir consanguin de la Troisième République, où les affaires locales se règlent entre amis d’école, d’ordre ou de loge.
Le style du Canard, vif et ironique, donne à cette enquête une portée nationale. En 1932, le pays vient d’élire un gouvernement Herriot, et la France traverse une période de crise économique et morale. Les scandales se multiplient : ceux des marchés truqués, des banques en faillite, des élus compromis dans des affaires de concession. La presse parisienne évoque encore les suites du scandale Oustric, tandis que dans les provinces, la petite corruption “de réseau” se perpétue à bas bruit. En dénonçant “l’affaire de Cassis”, le Canard touche donc à un symptôme plus large : la fatigue d’une démocratie parlementaire minée par ses propres arrangements.
L’article se termine sans grandiloquence, mais avec une ironie froide : “Chacun peut se procurer un extrait des minutes du tribunal de commerce et faire une cueillette qui montre pourquoi la presse et la représentation locale trouvent qu’une fabrique de ciment est indispensable…” Tout est dit : il n’y a plus d’idéaux, seulement des dividendes.
Cette chronique de “La Mare aux canards” est emblématique du rôle que le journal joue alors : un contre-pouvoir sans illusions, qui traque les compromissions jusque dans les replis des conseils généraux. En juillet 1932, le “canard” souffle un vent d’air vicié : celui d’une République qui se prend les pieds dans son propre ciment.





