N° 850 du Canard Enchaîné – 12 Octobre 1932
N° 850 du Canard Enchaîné – 12 Octobre 1932
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Un grand mariage républicain
12 octobre 1932 : Le Canard enchaîné se moque du mariage religieux du fils Lebrun à Rambouillet. Jules Rivet raille un président « républicain » qui bénit plus qu’il ne gouverne, tandis que Le Médaillon brosse un portrait féroce du « Dauphin » Jean Lebrun, fils modèle d’une République qui se prend pour une dynastie. Sous les lampions, la laïcité agonise en souriant.
Mesures de salut public, dessin de Dubosc.
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12 octobre 1932 : le « mariage républicain » du fils Lebrun, ou la revanche du cléricalisme en habits laïques
L’édition du Canard enchaîné du 12 octobre 1932 offre une double volée de bois vert au président Albert Lebrun, à travers deux textes : le reportage satirique de Jules Rivet, « Un grand mariage républicain », et le billet au vitriol signé « Le Médaillon – Le Dauphin ». Ensemble, ils composent un tableau ironique et impitoyable du pouvoir de la Troisième République à la veille de la crise de 1934 : celui d’une République qui s’affiche laïque mais se conduit comme une monarchie bien-pensante, entre bénitiers, curés et généraux.
Un mariage sous le signe du bénitier
Le prétexte de cette double satire est bien réel : le mariage du fils du président, Jean Lebrun, célébré à Rambouillet, à l’église Saint-Lubin, en présence du maréchal Lyautey, du général Dubail et d’une foule d’officiels. La cérémonie, ostensiblement religieuse, choque dans un régime qui se réclame encore du bloc des gauches et du principe de séparation de l’Église et de l’État (1905). Rivet y voit l’incarnation parfaite du reniement moral et politique de la République radicale-socialiste, alors au pouvoir avec le gouvernement Herriot.
Sous couvert d’un récit de société, le journaliste tourne tout en dérision : la pompe, la dévotion, la « cadence très favorable » du défilé ecclésiastique, la bénédiction donnée par Mgr Roland-Gosselin, et même les félicitations du maréchal Lyautey, qui déclare d’un ton compassé : « Ça vous a tout de même un autre jus, que ces piteux mariages civils à la mairie. » Le trait est ravageur. Derrière la drôlerie, Rivet souligne l’ampleur du recul laïque : le chef de l’État, garant de la neutralité républicaine, se fait le promoteur d’un retour du religieux dans la sphère publique.
La caricature culmine dans la conclusion : le président, après avoir joué au bon paroissien, se dépêche de regagner son rôle de technocrate modèle, inaugurant dès le lendemain « une usine électrique à Kembs ». Drôle de modernité : on bénit le mariage comme on bénit le progrès industriel. Le Canard s’en amuse, mais le message est clair : sous Lebrun, la République ne croit plus en rien, sinon en l’apparat.
Le « Dauphin » ou la petite dynastie républicaine
En marge du reportage, Le Médaillon – rubrique souvent consacrée à des portraits moqueurs – s’en prend au fils du président, sous un titre sans équivoque : « Le Dauphin ». Le texte s’ouvre sur une fausse notice biographique où le sarcasme le dispute à la précision : « Né à Paris, d’un père sénateur et d’une mère lorraine, M. Jean Lebrun ne se révéla d’abord pas autrement à l’attention de ses contemporains. Vacciné trois fois, dont deux seulement avec succès... » Tout y passe : l’héritage bourgeois, le piston familial, la fadeur du personnage, et même la rhétorique paternaliste d’un régime en voie de gérontocratie.
L’auteur raille un destin tracé d’avance. « Fortement nourri de principes religieux, ainsi qu’il est convenable quand on est le fils d’un sénateur républicain », écrit-il, avant d’ajouter, perfide : « M. Jean Lebrun apprit à lire les discours de M. Poincaré. » La satire n’est pas seulement politique : elle est sociologique. Le Canard y dépeint une République transformée en caste, où les élites vivent en vase clos, entre les bénitiers et les salons, et où la présidence ressemble de plus en plus à une succession monarchique.
La chute, mordante, renvoie à la publicité pharmaceutique d’époque : « Continuant à prendre des Pilules Pink, il eut le bonheur de voir son père accéder à la présidence de la République. » En assimilant le pouvoir à un médicament miraculeux, le Canard tourne en dérision la rhétorique du mérite et de la vertu. Jean Lebrun devient un pur produit de l’époque : un héritier sans éclat, dopé aux conventions sociales. « Le mariage que M. Jean Lebrun vient de contracter ces jours derniers des Pilules Pink et des institutions qui nous régissent », conclut la chronique. Le trait est d’une cruauté exquise : la République s’automédicamente à la suffisance.
La République du décor
À travers ces deux textes, Rivet et le Canard s’en prennent moins à la religion qu’à l’hypocrisie politique. La Troisième République de 1932, rongée par la crise économique, les scandales financiers et le désenchantement démocratique, se réfugie dans les symboles : cérémonies, inaugurations, mariages. Sous le vernis de la stabilité, c’est un pouvoir sans souffle. Lebrun, élu président quelques mois plus tôt pour succéder à Doumer, incarne cette fadeur tranquille : un homme de compromis, sans conviction, dont la présidence préfigure la paralysie du régime jusqu’en 1940.
Le Canard du 12 octobre 1932 saisit ce glissement avec une acuité prophétique. Derrière les rires, c’est une République qui s’endort dans ses propres ors qu’il dépeint : une République de présidents honorables, de fils convenables, de cérémonies convenues — où l’ironie devient la dernière forme de résistance.





