N° 2891 du Canard Enchaîné – 24 Mars 1976
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L’ombre de Juillet
Mars 1976 : un décret nomme Pierre Juillet « conseiller auprès du Premier ministre ». Pour Jean Manan, ce n’est pas un détail administratif, mais l’officialisation d’une ombre : celle du vieux barbouze gaulliste qui a fait tomber Chaban, propulsé Messmer, puis porté Chirac à Matignon. Dans « L’ombre de Juillet », Le Canard décrit ce « Judas-en-chef » devenu berger de la majorité, maître des fonds secrets et stratège d’un possible Chirac candidat contre Giscard. Père Joseph, Jeanne d’Arc et croque-mort en même temps : ça fait beaucoup pour un « gentleman-plouc » de la Creuse.
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L’ombre de Juillet sur Matignon
En mars 1976, Jacques Chirac est officiellement le Premier ministre de Valéry Giscard d’Estaing. Officieusement, explique Jean Manan dans « L’ombre de Juillet » (Au Cocotier, 24 mars 1976), il vient de s’acheter une conscience politique en la personne de Pierre Juillet, « Judas-en-chef » autoproclamé. Le Journal officiel du 16 mars a fait de ce vieux gaulliste son « conseiller auprès du Premier ministre ». Autrement dit : on régularise un rapport de forces qui, dans les faits, existe depuis longtemps.
Barbouze de Pompidou, parrain de Chirac
Manan rembobine le CV de l’intéressé. Ancien du S.D.E.C.E. en Belgique, sous le pseudo un peu gothique de « Belvédère », Juillet traîne une réputation de barbouze d’élite, spécialiste des « coups tordus ». Il a été le conseiller intime de Georges Pompidou, puis l’ennemi juré de Jacques Chaban-Delmas dont il a savonné la planche. C’est lui qui a poussé Pompidou à limoger Chaban, puis à installer Messmer à Matignon.
Avec Chirac, il organise ensuite ce que le Canard appelle sans chichi la « trahison de Chaban par l’UDR » en 1974, au profit de Giscard. D’où cette image de « Judas-en-chef apparent », gérant l’hôtel des Trente deniers, toujours à la bonne place pour encadrer les ambitieux gaullistes.
Un gadget chiraquien pour mater la majorité
Officiellement, disent les giscardiens, la nomination de Juillet n’est qu’un « gadget chiraquien », un truc pour rassurer les députés UDR récalcitrants : l’ombre tutélaire du vieux gaullisme veille sur le Premier ministre, qui saura « travailler davantage leurs circonscriptions » et se montrer un peu moins euro-béat et un peu plus politicien.
Mais Manan insiste sur un détail : Juillet aura surtout « pour avoir la main plus sûre, les fonds secrets de Matignon à sa disposition ». Autrement dit, la caisse noire de la majorité. À l’époque, ces fonds permettent de huiler les fidélités, d’aider les campagnes difficiles, de faire passer quelques messages discrets. L’ombre de Juillet, c’est aussi celle du carnet de chèques.
Berger, bélier et bêtes à cornes
Les « U.D.R. informés » que cite le Canard donnent une autre lecture : devant le vide sidéral du personnel dirigeant giscardien, entre Poniatowski, Lecanuet et quelques centristes oscillant « entre le non-être et le néant », Chirac et Giscard auraient voulu se doter d’un grand berger pour canaliser la majorité. Juillet, « grand éleveur d’ovins dans la Creuse », serait tout désigné « pour rassembler et discipliner les bêtes à cornes ».
La métaphore pastorale va loin : Péguy est convoqué de façon potache (« Juillet, c’est Jeanne d’Arc ») et l’on annonce le « miracle de 1978 », les législatives où l’UDR-RPR doit s’imposer face à la gauche mitterrandienne. Dans cette histoire, Chirac n’est plus seulement l’éternel « bulldozer » : il devient le bélier que Juillet pousse contre la porte de l’Élysée.
Un avertissement pour Giscard
La fin du billet est plus venimeuse encore. Selon « les gens de sang-froid », Juillet aurait laissé entendre qu’il était temps que « le président préside les Français » et que le pouvoir revienne à Matignon. Formule faussement respectueuse qui revient à dire : Giscard se contente de couper des rubans et de parler Europe, pendant que Chirac gouverne vraiment.
Manan pousse le raisonnement : si, en 1978, la gauche remportait les législatives, François Mitterrand monterait à Matignon. D’où l’idée que « le bélier favori du berger Juillet », c’est-à-dire Chirac, pourrait être prêt dès 1981 à faire le candidat présidentiel à la place du doux V.G.E. qui risquerait de ne pas finir son septennat à l’Élysée.
Conclusion au scalpel : Juillet est à la fois « Père Joseph, Jeanne d’Arc et le sabre de Monsieur Prudhomme », brandi au besoin pour sauver le président, ou pour l’enterrer. Pour un simple « conseiller auprès du Premier ministre », ça fait beaucoup. Le Canard résume ainsi la politique française de 1976 : dans l’ombre des décrets et des sourires giscardiens, un vieux conspirateur gaulliste tient la laisse du Premier ministre… et commence à mesurer la taille du futur costume présidentiel.





