N° 2892 du Canard Enchaîné – 31 Mars 1976
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La pâte molle de l’Élysée
Printemps 1976 : Valéry Giscard d’Estaing retourne enfin au contact du peuple… dans un bain de foule alsacien soigneusement tiédi pour la télévision. Dans La Mare aux Canards, Claude Angeli décrit un président morose, cerné par la crise, la montée de Chirac, les ratés des « républicains indépendants » et les fuites de l’Élysée. Loin du « nouveau roi » de 1974, Giscard devient un dandy soupçonneux qui se méfie de ses ministres et patine dans une majorité fissurée. « La pâte molle de l’Élysée » raconte le moment où un septennat commence à se ramollir au milieu du gué.
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La déprime en costume trois pièces
Avec « La pâte molle de l’Élysée », paru dans La Mare aux Canards le 31 mars 1976, Claude Angeli signe un portrait au vitriol d’un Giscard déjà en fin de règne… au milieu de son septennat. Deux ans après l’élection de 1974, la crise économique s’installe, le chômage grimpe, les scandales s’accumulent (vins du Midi, Comores, Djibouti, ventes d’armes), les cantonales approchent et la majorité giscardienne patine. L’article montre un président qui se rêvait monarque moderne et se découvre chef de camp retranché, entouré d’une équipe qui se délite.
Un bain de foule… tiède comme un bouillon cube
Angeli ouvre sur la visite de Giscard en Alsace : premier « bain de foule » depuis quatre mois, soigneusement sécurisé pour la télévision. « La foule était tiède, le bain plutôt bref », note-t-il. Pas de chômeurs ou de grévistes pour gâcher l’image sur les trois chaînes : on a blindé le décor. Mais ailleurs, prévient le Canard, le parcours présidentiel serait « plus mouvementé ». L’affrontement, ce n’est pas le genre de Monsieur, et son moral « n’est pas très élevé ».
Un président entouré de loups… et de bras cassés
La première raison de cette mélancolie s’appelle Chirac. Angeli croque le Premier ministre en commando de campagne, sillonnant la France pendant que Giscard « se promène guère » : frénésie de tournée, de poignées de mains, de promesses. Le président, lui, médirait : « C’est Oufkir », comme s’il voyait en Chirac un général de putsch colonial. Et l’auteur d’ajouter, perfide, que « tôt ou tard, il voudra s’installer à l’Élysée ». Prophétie à peine voilée.
Autour, ce n’est guère plus rassurant. Il y a l’ami Ponia, Poniatowski, symbole de l’échec des Républicains indépendants, incapables de se transformer en véritable parti. Leurs chefs se déchirent, et « se jettent à la figure leur propre médiocrité ». Claude Pierre-Brossolette, secrétaire général de l’Élysée, s’efforce de tenir la baraque diplomatique, mais le seul qui n’ait pas déçu Giscard, ironise Angeli, c’est Michel d’Ornano… parce qu’il n’en attendait rien.
Du « nouveau roi » à l’ami triste
Le Giscard de 1974 se présentait en « nouveau roi », violoniste chic et pédaleur souriant. Celui de 1976 n’est plus qu’un dandy fatigué qui se découvre seul dans son palais. Angeli décrit un président qui se sent trahi, surveille les humeurs de ses ministres, redoute les fuites. Les secrets de l’Élysée « courent jusqu’à Mitterrand », Debré est informé par des indiscrétions de palais, et Giscard devient soupçonneux : mauvais signe dans n’importe quel régime, catastrophique dans un régime où tout repose sur l’image du chef.
Les conseillers, ces poissons rouges
Autre symptôme : la maigreur de l’entourage. L’équipe de conseillers est « la moins nombreuse depuis que la Ve République existe», beaucoup n’ont droit qu’à un intérêt poli. Giscard, explique Angeli, ne s’attache vraiment qu’aux fragilités : les ministres ou conseillers qu’il sent vaciller, il les garde près de lui comme un dompteur garde son tigre préféré, pour mieux mesurer sa propre supériorité morale.
Mais cette psychologie de salon se heurte à la brutalité de la situation : crise sociale, majorité fracturée, Chirac qui se renforce à Matignon, gauche qui engrange les mécontents. Pendant que le pays s’embrase par bouffées, l’Élysée pétrit sa « pâte molle », mélange de susceptibilités, de jalousies et de demi-mesures.
Un pouvoir qui se liquéfie
Au fond, Angeli ne raconte pas seulement l’humeur d’un président : il décrit un pouvoir qui se liquéfie. Giscard, trop sûr de lui en 1974, « devient mauvais présage », écrit-il en substance. Les régimes fragiles finissent souvent noyés dans les poisons qu’ils ont eux-mêmes distillés : mépris pour la base, culte de la communication, méfiance envers les alliés.
En mars 1976, personne ne sait encore que Giscard perdra en 1981. Mais le Canard, en bon sismographe, enregistre déjà les micro-fissures : un président qui ne supporte plus ses bains de foule, une majorité qui rêve d’un autre chef, et un pays qui regarde ailleurs. La pâte molle de l’Élysée commence à sentir le roussi.





