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N° 2894 du Canard Enchaîné – 14 Avril 1976

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Lip : Une liquidation scientifique

Avril 1976 : à Besançon, Lip dépose son bilan. Dans « LIP, c’est finaud ! », Claude Roire démonte la liquidation « scientifique » de l’usine symbole de l’autogestion. Patrons de gauche du CNPF, experts bien payés, holding propriétaire de la marque et consultants helvétiques : tout le monde s’active pour remonter la caisse et laisser les salariés au tribunal. En quelques mois, un rapport promettant un bénéfice se transforme en gouffre de 92,9 millions. Lip n’est plus une simple fabrique de montres, mais le laboratoire des restructurations à venir. Et pour les ouvriers, c’est l’heure de la casse.

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Enchâssé entre deux feuilles d’acrylique (plexiglass extrudé*) il s’exposera aux regards sous son plus beau jour.

Les propriétés anti-UV de ce plexiglass de 2 mm lui assureront une conservation optimale limitant le jaunissement.

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Une pendule pour enterrer Lip

Avec « LIP, c’est finaud ! », Claude Roire raconte, dans le Canard du 14 avril 1976, le dernier acte d’un feuilleton qui a commencé trois ans plus tôt : l’insurrection ouvrière de la fabrique de montres Lip, à Besançon, et l’expérience d’autogestion devenue symbole de la gauche post-68. En 1976, on ne discute plus des fameux « On fabrique, on vend, on se paie » : on en est à la phase scientifique de la liquidation. Et là, les patrons montrent qu’ils savent encore mieux compter que les Lip savent monter des réveils.

La gestion de crise vue par B.S.N.

Roire ouvre sur ces jours de février où les actionnaires de Lip « sont couverts de gloire » : trois jours avant d’annoncer officiellement le dépôt de bilan, ils règlent les derniers détails. D’abord, payer d’urgence quelques salaires via la petite boîte d’un certain Patrice Riboud, fils d’Antoine Riboud, patron de B.S.N., progressiste de salon et grand prêtre du « capitalisme moderne ». Ensuite, consigne n° 2 : « verser une partie de ce qu’il restait de fric dans les caisses à l’ancienne société Lip, holding propriétaire des ateliers et de la marque ».

Traduction : avant de couler la maison, on remonte la caisse dans le grenier. On laisse les murs et les ouvriers au tribunal de commerce, on met au chaud la marque et les actifs. Roire appelle ça une conception « progressiste » de la gestion en temps de crise.

Les patrons de gauche rangent la lanterne

L’article rhabille ensuite les « grandes figures patronales » qui s’étaient faites belles au moment du premier conflit, en 1973, pour soutenir Lip : José Bidegain, Antoine Riboud, Renaud Gillet… Les « hommes de gauche du CNPF » qui posaient alors en alliés des ouvriers découvrent soudain que « la conjoncture donne du mou ». On réduit les horaires, on serre les boulons, on range les grands discours sociaux au placard et l’on joue à nouveau les patrons classiques, ceux « qui n’ont plus les moyens de se montrer sociaux » et « quittent le navire ».

Sous-titre ironique de Roire : « La lanterne de l’Helvétie ». Les fameuses solutions suisses – Ebauches SA, consortium helvétique, sauvetage en blanc – ont surtout servi à gagner du temps, inspecter de près un concurrent français et préparer la suite : le démontage. De la capitulation maquillée en coopération.

Un dépôt de bilan bien préparé

Roire raconte comment, après dix jours d’hésitations, le dépôt de bilan est finalement déposé un mardi midi. Les cadres supérieurs ont reçu, la veille, un commentaire cynique : « Ceux qui n’ont plus les moyens de se montrer “sociaux” quittent le navire. » Les syndicats, eux, apprennent la nouvelle au dernier moment.

Dans l’usine, certains dirigeants ne sont « pas mécontents du dépôt de bilan » : le président Sargueil et le directeur Millet ne se voyaient plus vraiment continuer à Besançon. Deux matins sans CRS ni comités d’action, et hop, on livre Lip au tribunal. La caricature signée Daullé s’en mêle : un PDG bedonnant, cigare au bec, lâche « Et alors ! Y’a pas de quoi en faire une pendule ! »

L’art d’élargir le trou

Le plus savoureux arrive avec l’encadré « Le trou de ces messieurs ». Roire exhume un rapport interne de septembre 1975, commandé à des experts, qui prévoyait pour 1976 un possible bénéfice de 13 millions de francs. Quelques mois plus tard, miracle comptable : un nouveau conseil d’administration conclut à un gouffre de 92,9 millions et justifie le dépôt de bilan.

Entre les deux, on a changé les lunettes, les hypothèses, les amortissements, bref, tout ce qu’il faut pour que la même entreprise passe, sur le papier, d’« éventuellement bénéficiaire » à « irrémédiablement condamnée ». C’est ça, la « liquidation scientifique » : fabriquer du déficit à coups de rapports et d’évaluations maison, jusqu’à ce que la fermeture apparaisse comme une évidence technique, débarrassée de tout contenu politique.

Lip, laboratoire d’une époque

En 1976, Lip n’est plus seulement une usine de montres : c’est le laboratoire de ce que seront les restructurations de la fin des années 70 et 80. On y trouve déjà tous les ingrédients : patrons de gauche qui se disent modernes, consultants payés pour creuser le trou, holdings qui se gavent des actifs, syndicats qu’on met devant le fait accompli, tribunaux de commerce transformés en chambre d’enregistrement.

Roire ne se contente pas de pleurer sur la fin d’une expérience d’autogestion : il montre comment le capitalisme français, après avoir tremblé devant les Lip, a appris à reprendre la main, calmement, « scientifiquement ». Pour une fois, ce ne sont pas les horloges de Besançon qui donnent l’heure : c’est la montre suisse de la contre-offensive patronale.