N° 2895 du Canard Enchaîné – 21 Avril 1976
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Les marchands de pots-de-vin tristes
Avril 1976 : après Lockheed, Le Canard se penche sur un autre sport international, beaucoup plus visqueux que le football : le pot-de-vin pétrolier. À Abu Dhabi, le gouvernement veut encadrer les « commissions » ; en Italie, Total graisse les bonnes pattes ; ailleurs, Anglais et Américains font mine de découvrir la chose. Dans « Les marchands de pots-de-vin tristes », l’hebdo démonte ce système où chaque baril porte sa dîme pour ministres, partis et intermédiaires, d’Abu Dhabi à Paris. Tristes, ces marchands, parce qu’on commence à compter leurs enveloppes. Pas au point, pourtant, d’arrêter d’en distribuer.
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Les marchands de pots-de-vin tristes
Au printemps 1976, le monde des affaires sort tout juste de l’affaire Lockheed : aux États-Unis, commissions et valises de billets sont devenues sujet d’enquêtes parlementaires, et l’on découvre que la « libre concurrence » passe surtout par des enveloppes bien garnies. Dans ce climat, Le Canard enchaîné du 21 avril 1976 consacre une pleine page aux « marchands de pots-de-vin tristes ». Tristes, parce que surpris la main dans le sac, mais aussi parce qu’ils sentent que la fête touche à sa fin.
L’article s’ouvre à Abu Dhabi. Le gouvernement de l’émirat, lassé de voir les compagnies pétrolières et les traders se sucrer sur le dos du brut, décide de s’attaquer au sport favori du secteur : les rétrocommissions. Désormais, les « rabais commerciaux » devront être déclarés, canalisés, répartis. En clair : les pots-de-vin qui circulaient discrètement entre majors, intermédiaires et politiciens auront tendance à finir dans les caisses publiques. Sacrilège.
Signer et toucher
Le papier raconte comment certains pétroliers se sont fait rappeler à l’ordre. Les contrats, jusque-là, comportaient des clauses opaques prévoyant que X % du prix du baril étaient destinés à des « services » fournis par l’agent local. À Abu Dhabi, on demande désormais aux maisons sérieuses de signer en bas d’un formulaire qui détaille chaque commission. Cela refroidit aussitôt l’enthousiasme des plus créatifs.
Le Canard s’attarde sur le cas d’un intermédiaire obligé d’expliquer, noir sur blanc, à qui allaient les pourcentages. Brusquement, l’argent sent moins bon. À trop vouloir encadrer le bakchich, on casse l’ambiance. D’où ces marchands de pots-de-vin soudain « tristes », condamnés à faire de la comptabilité là où ils préféraient la discrétion.
Total à la botte
Le cœur de la page vise clairement le groupe français Total. Sous le sous-titre « Total graisse les pattes italiennes », l’article évoque les pratiques de la filiale transalpine : sur une essence vendue au poids d’or, quelques lires par litre glissent vers les bonnes poches, celles des partis et de certaines officines politiques. L’Italie des années 70 est alors déjà célèbre pour ses « tangenti » ; Total y joue la carte locale, en s’adaptant aux usages.
On apprend aussi que la maison sait se montrer inventive avec ses « franchises U.S. » ou ses accords de représentation : ici on habille le pot-de-vin en frais de marketing, là en remise exceptionnelle, ailleurs en « assistance technique ». L’important, comme toujours, est que la ligne « commissions » se perde dans le brouillard du bilan.
Shocking anglais, loi du milieu
Le journal élargit ensuite le champ : les pétroliers britanniques ne sont pas en reste, et certains banquiers se montrent d’une loquacité inattendue quand un juge fouille un peu trop. L’expression « shocking anglais » résume ce moment où l’hypocrisie protestante se cogne au réalisme des affaires : on jure qu’on n’a rien vu, jusqu’au jour où un rapport interne refait surface, détaillant les « facilités » accordées à tel ministre ou à tel parti.
Le texte évoque aussi la « loi du milieu » : à force de graisser tout le monde, on finit par ne plus respecter les règles tacites du métier. Trop, c’est trop. Les pots-de-vin cessent d’être un lubrifiant discret pour devenir un système de gouvernement parallèle, qui pèse sur les prix, fausse la concurrence et fait monter la facture pour le consommateur.
À la française, évidemment
Last but not least, Le Canard n’oublie pas la touche hexagonale. Sous la rubrique « À la française », il rappelle que nos champions nationaux ont longtemps expliqué avec un sérieux de notaire que « chez nous, ça n’existe pas ». En réalité, la seule différence tient au vocabulaire : ce que l’on appelle « commissions » à Paris s’appelle « bribery » à Londres ou « kickbacks » à New York.
L’hebdo souligne que ces pratiques ne sont pas seulement un problème moral : elles coûtent cher. Chaque pourcentage distribué en douce est reporté sur la note finale, que le conducteur français paie à la pompe. Le contribuable finance la pompe à essence et, en prime, la pompe à fric.
En 1976, cette page a quelque chose de prophétique. Elle montre comment l’économie du pétrole est structurée par les pots-de-vin, comment les États producteurs tentent de les récupérer, et comment les grandes firmes, françaises incluses, jouent les vierges effarouchées tout en maintenant le système. Des marchands de pots-de-vin tristes, peut-être, mais pas repentis.





