N° 2903 du Canard Enchaîné – 16 Juin 1976
N° 2903 du Canard Enchaîné – 16 Juin 1976
24,00 €
En stock
L’information à F.R.3
Été 1976 : deux ans après la dissolution de l’ORTF, FR3 devait incarner la télé régionale libre et pluraliste. Dans « Les ondes de choc de la majorité », Claude-Marie Vadrot démonte le décor : journaliste licenciée en Corse pour avoir couvert un procès autonomiste, préfets qui convoquent les rédactions, notables qui gardent un œil sur les reportages, notes internes exigeant de « rééquilibrer » toute critique avec la parole gouvernementale. La télévision publique change de nom, pas de réflexes : sous Giscard, les ondes sont toujours majoritaires, et le téléspectateur reste prié de penser dans le bon sens.
Couac ! propose ses canards de 3 façons au choix
En stock
Télé-majorité régionale
En 1976, la promesse giscardienne de « libérer l’info » de l’ORTF ressemble déjà à un vieux sketch. L’ORTF a bien été dissoute en 1974, FR3 a vu le jour, les directions ont changé de plaque sur les portes, mais dans les régions, la télé publique reste l’annexe audiovisuelle de la préfecture. C’est ce que démonte Claude-Marie Vadrot dans « Les ondes de choc de la majorité », enquête aux petits oignons sur la vie quotidienne à FR3.
Le cas Pietri, chronique d’un licenciement politique
L’article s’ouvre en Corse. Aimé Pietri, journaliste à FR3 Corse, vient d’être licencié. Son crime ? Avoir couvert, pendant quelques jours, le procès des autonomistes corses à Aix, en racontant simplement ce qu’il voyait au tribunal. Malheur : au Bureau régional d’information, à la préfecture, chez les élus de la majorité, on apprécie peu qu’un procès politique soit filmé autrement que du balcon du ministère de l’Intérieur.
Vadrot rappelle qu’ORTF ou FR3, l’obsession reste la même : « encadrer » les reporters trop libres, surtout lorsqu’ils se risquent sur des terrains inflammables comme la Corse, les luttes ouvrières ou les procès de la police. Le journaliste est renvoyé ; on expliquera doctement qu’il s’agit d’un problème de « discipline ».
Télé-préfet, télé-police, télé-patrons
Le reste de la page aligne les exemples comme autant de vignettes. Télé-préfet : en Guyane, on somme les journalistes de FR3 d’aller visionner un dossier préparé par la préfecture pour comprendre comment traiter les grèves et les conflits sociaux. À Nice ou à Rouen, les préfets convoquent les rédactions comme s’ils parlaient à des fonctionnaires mal notés, rappelant gentiment que la chaîne est « nationale » et que le ton doit rester compatible avec l’ordre public… et la carrière du préfet.
Télé-police : en matière de faits divers, Vadrot montre comment le cadrage est souvent laissé aux déclarations toutes faites des commissaires. Une bavure, une manif qui dérape ? On filme les gyrophares, on diffuse le communiqué, on évite les témoignages qui grattent. Un dessin de Kerleroux résume la situation : un journaliste de FR3 bâillonné et ligoté s'entend ordonné devant le micro « C’est à vous, parlez ». C’est la police qui interviewe la police.
Télé-patrons : dans d’autres régions, ce sont les notables locaux, chambres de commerce en tête, qui font la pluie et le beau temps. Le patron de la grosse entreprise du coin finance la publicité, préside tout ce qui se préside, connaît le directeur de FR3 : il serait malvenu de trop s’attarder sur les accidents du travail, les licenciements ou les marchés publics douteux.
Le grand art du « télé-équilibrage »
Le morceau de bravoure, c’est ce que Vadrot appelle le « télé-équilibrage ». Dès qu’un reportage donne trop la parole aux opposants, aux syndicalistes, aux autonomistes, on exige en face « la position de la majorité ». Pas question que le téléspectateur se fasse une idée seul : on lui impose la version gouvernementale en complément obligatoire, sous forme d’interview du préfet, de l’UDF locale ou du député RPR.
La note interne reproduite au milieu de la page est éloquente : elle rappelle, noir sur blanc, que FR3 doit tenir compte de la « sensibilité » des autorités locales et veiller à ne pas leur nuire. L’objectivité se mesure à la longueur du temps de parole accordé aux amis du pouvoir.
Les ondes de choc de la Ve République
Historiquement, l’article s’inscrit dans un moment charnière. Après Mai 68 et la grève de l’ORTF, la presse comme la télé ont revendiqué leur indépendance. Giscard, en 1974, avait promis la fin de « la voix de la France ». La troisième chaîne régionalisée de FR3 devait être l’outil d’une information de proximité, moins parisienne. Deux ans plus tard, Vadrot montre le résultat : une mosaïque de petites baronnies audio-visuelles, surveillées par les préfets, les ministres et les notables, où la majorité joue à domicile.
Ce qui se passe à FR3 annonce déjà ce qui se rejouera plus tard avec les nominations du CSA, les pressions sur les rédactions, les coups de fil ministériels. Les « ondes de choc de la majorité », ce n’est pas une métaphore : c’est la manière dont le pouvoir tente de faire vibrer le hertzien à son profit.
En 1976, Le Canard rappelle qu’on peut bien repeindre l’ORTF et changer les logos, si l’on ne touche pas au réflexe profond de la Ve République – considérer la télévision publique comme un instrument de gouvernement, plutôt que comme un service public. Et que face à cette vieille habitude, il faut quelques Vadrot, quelques Pietri et quelques fuites pour réintroduire un peu de contre-champ.





