N° 2909 du Canard Enchaîné – 28 Juillet 1976
N° 2909 du Canard Enchaîné – 28 Juillet 1976
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Gégêneurs !
Sous le titre « Gégêneurs ! », Bernard Thomas part d’un congrès de psychologues à Paris pour raconter tout autre chose : l’alliance tranquille entre savoir scientifique et torture moderne. D’un hôpital psychiatrique soviétique aux prisons d’Uruguay, d’Ossendorf en RFA à l’Irlande du Nord, la « torture propre » se généralise, électrodes à l’appui. La France, un peu en retard, importe déjà les gadgets américains capables de « traiter » perversions, paresse ou dissidence par décharges électriques. Au bout du fil, ce sont les « gêneurs » promis à la gégène high-tech. Un texte noir et férocement lucide sur le meilleur des mondes en marche.
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Psychologues de salon et tortionnaires de laboratoire
Avec « Gégêneurs ! », Bernard Thomas signe un de ces textes où l’on rit en grinçant des dents. Rubrique « Ça n’arrive qu’aux autres », mais tout le papier démontre au contraire que ça peut arriver partout, surtout chez nous. Point de départ anodin : un congrès de psychologues à Paris, plus de 3 000 têtes bien faites venues faire le point sur leurs recherches. Et déjà, première flèche : dès que certains veulent parler de l’usage de la psychologie pour la répression, on les prie d’aller bavarder ailleurs. La torture, c’est gênant pour les cocktails.
La science au service de la gégène
Thomas attrape alors le sujet par le côté le plus dérangeant : la collaboration intime entre savoir psychologique et violence d’État. On suit ce mathématicien soviétique, Pilouchkine, interné trois ans dans un hôpital psychiatrique où l’on passe de l’électrochoc thérapeutique à l’électrochoc politique. Grâce aux « progrès » de la psy, on peut arracher l’aveu sans casser les ongles : « le psychologue s’est raffiné ». Pinochet et ses collègues n’ont plus besoin de caves miteuses, ils disposent d’unités de « déterroration publique », comme dit le texte avec son ironie froide.
Tour du monde des supplices modernes
Le papier déroule ensuite un sinistre tour du monde. Uruguay et Brésil, où la torture est intégrée à la gestion « harmonieuse » de la société. L’Allemagne de l’Ouest, où la prison de Cologne Ossendorf soumet les militants d’extrême gauche à un isolement sensoriel qui fait « exploser la tête ». L’Angleterre et sa prison de haute sécurité près de Londres, laboratoire de privation de sommeil et de « compartiment sensoriel ». L’Irlande du Nord, enfin, où les prisonniers sont mis debout, cagoulés, coupés de pain et d’eau pendant des jours. Aux récits de Jean-Claude Lauret et Raymond Lasierra, Thomas ajoute son sourire mauvais : rien de plus sain, en apparence, que cette « torture propre ».
La France, élève appliquée mais pas encore major
Et chez nous ? « C’est triste à dire, mais nous n’avons pas été, jusqu’à présent, à la pointe du progrès. » Le trait est acide : pays de la gégène en Algérie, la France se découvre presque en retard sur le marché de la torture scientifique. On applique déjà les « camisoles chimiques », les électrochocs, les lobotomies, mais on peine encore à industrialiser l’affaire. Qu’à cela ne tienne : une firme américaine de Nebraska, Farall Instruments, propose tout l’outillage. Catalogues à l’appui, on peut « soigner » perversions, paresse, boulimie ou exhibitionnisme par petites décharges électriques bien ciblées.
Le principe est simple comme une pub de télé-achat : on montre au cobaye une photo de ce qui l’excite, « crac ! une décharge électrique ». Thomas remet une couche : « On comprend vite, ça c’est tarif-là. » Pour les amateurs de bricolage, il existe même un modèle de poche vendu 55 dollars, baptisé « éloigne-moi de la tentation ». De quoi offrir à chacun la possibilité de s’auto-punir discrètement. Le Canard imagine déjà d’en garnir les tiroirs des ministres : chaque fois qu’ils profèrent une ânerie, « seul Bigeard serait chargé de compter les points ».
Du gadget au cauchemar social
La chute est à la fois drôle et glaciale. Une fois les gadgets réservés aux élites, il reste à traiter « les poubelles de base » : vieux, chômeurs, sceptiques, barbus, étudiants, tous ceux qui traînent dans les commissariats ou les hôpitaux. Autrement dit, la majorité silencieuse… mais sous tension. C’est là que le jeu sur le titre prend tout son sens : les « gêneurs » deviennent des « gégêneurs », promis à la dynamo électrique du meilleur des mondes sécuritaire.
Contexte des années 70 : l’article tombe en plein débat sur la torture en Amérique latine, sur les conditions de détention des militants de la RAF en RFA, sur l’Irlande du Nord, mais aussi sur le retour mal digéré de la guerre d’Algérie et de ses méthodes. Bernard Thomas ne se contente pas de dénoncer les bourreaux exotiques : il montre la chaîne qui va du laboratoire de psychologie au commissariat de quartier, des colloques feutrés aux salles de torture « propres ». Derrière les blouses blanches, on entend déjà bourdonner la vieille gégène coloniale.
« Le meilleur des mondes est en marche », conclut-il. Ce n’est pas un slogan, c’est un avertissement : la vraie modernité des années Giscard, ce n’est pas le téléphone à cadran lumineux, c’est la torture rationalisée, vendue avec mode d’emploi et garantie américaine.





