N° 2918 du Canard Enchaîné – 29 Septembre 1976
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Le coup de grâce
Quand Giscard s’apprête à monter sur le petit écran pour bénir le plan Barre, Le Canard lui écrit son discours… en pire. Dans « Le coup de grâce », André Ribaud transforme le président en VRP de son propre bilan et de son livre à paraître, au risque d’achever la confiance plutôt que l’inflation. Entre pastiche de télé-allocution et vraie radiographie du pouvoir en 1976, une leçon de rigueur humoristique bien plus efficace que les sermons de l’Élysée.
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Giscard VRP de Giscard
Chronique d’un soutien qui tombe mal
Le faux discours plus vrai que le vrai
Avec « Le coup de grâce », André Ribaud s’offre un exercice de ventriloquie politique assez jubilatoire. À la veille de l’allocution télévisée où Giscard doit venir bénir le plan Barre, Le Canard dit avoir mis la main sur une « version » du discours présidentiel. Ribaud en fait un pastiche au scalpel : un Giscard qui déroule son bilan économique depuis 1962, chiffre à l’appui, finit par démontrer qu’il a lui-même fabriqué le désastre que Barre est censé réparer.
Le ton est celui d’un chef d’État qui se croit pédagogue, mais dont la pédagogie se retourne contre lui. Quand il rappelle que les prix ont augmenté de 187 % depuis son accession au ministère des Finances, Ribaud n’a plus qu’à souligner que ce n’est pas vraiment un argument pour redonner confiance. Le « coup de grâce » commence là : chaque phrase censée rassurer devient une pièce à conviction.
Le plan Barre en invité encombrant
L’arrière-plan, c’est la grande manœuvre de l’automne 1976. Après la démission tonitruante de Chirac en août, Giscard a dégainé son joker : Raymond Barre, professeur d’économie, auréolé de sa réputation de « meilleur économiste de France ». Le 22 septembre, le nouveau Premier ministre annonce un plan de rigueur brutal pour casser l’inflation : blocage des prix et des salaires, hausses d’impôts indirects, compression de la dépense publique.
Une semaine plus tard, le président doit venir donner le coup de tampon élyséen. Problème : l’enthousiasme des marchés s’est déjà évaporé, le franc a cessé de se « redresser », la Bourse reflue. Ribaud s’engouffre dans cette brèche : il montre un Giscard persuadé d’apporter l’onction suprême alors que, vu du terrain, le plan a déjà pris un sérieux « coup de vinaigrette » dans la mayonnaise.
Dans la bouche du faux Giscard, les précautions oratoires deviennent comiques : « Je n’aurai pas la cruauté de rappeler les sombres pronostics de ceux qui croyaient que je laisserais établir un impôt sur la fortune… » Traduction canardesque : le capital est sauf, merci pour lui. Le soutien présidentiel à Barre ressemble furieusement à une mise sous tutelle des plus riches.
Quand la promo de livre s’invite dans la crise
La chute du papier est savoureuse. Après avoir longuement prêté sa voix à Giscard, Ribaud révèle que ce n’est « pas ce discours-là » qui sera prononcé. On murmure même, du côté de Matignon, qu’on aurait préféré que le président se taise. Et Ribaud se paye le luxe de prêter à Barre une réplique meurtrière : avec son plan, il a déjà contre lui syndicats, cadres, commerçants, paysans… « Si, en plus, j’ai Giscard pour moi, c’est foutu. » Qu’il garde donc sa salive pour son livre, « Démocratie française », dont la parution est opportunément annoncée pour le 9 octobre.
C’est là que la satire percute le contexte réel. À l’automne 1976, Giscard tente de se reconstituer une image de penseur réformateur avec ce livre-programme, pendant que le pays encaisse chômage de masse, inflation et rigueur. Le président apparaît comme un auteur en tournée promo, plus soucieux de son œuvre que du portefeuille des Français. Le Canard résume : le seul coup de grâce visible, c’est celui porté à la « confiance » qu’on prétend justement restaurer.
Un président encombrant pour son propre gouvernement
Au-delà de la moquerie, Ribaud pointe une vraie fragilité du pouvoir giscardien : sa difficulté à partager la scène. Chirac parti, Barre monté en vedette anti-inflation, l’Élysée ne supporte pas d’être relégué au second rôle. Le pastiche de discours permet de montrer un Giscard narcissique, obsédé par son bilan, incapable de laisser le Premier ministre endosser seul la responsabilité – et donc l’impopularité – du plan.
Le titre, « Le coup de grâce », est à double détente. Pour l’Élysée, il s’agit de l’ultime salve censée achever l’inflation. Pour Le Canard, c’est plutôt le coup de grâce porté à la crédibilité d’un président qui, à force de vouloir tout signer de son nom, finit par transformer la rigueur en mauvais feuilleton perso : Giscard contre les chiffres.





