N° 2922 du Canard Enchaîné – 27 Octobre 1976
N° 2922 du Canard Enchaîné – 27 Octobre 1976
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Quand Marcel fait le Jacques
Automne 1976 : pendant que l’on parle d’« affaire Vathaire », Le Canard remonte les filières de l’argent Dassault et tombe… sur Jacques Chirac. Avec « Quand Marcel fait le Jacques » et « Mécène Dassault », la Mare aux Canards démonte le mécénat intéressé du constructeur d’avions, ses banquiers complaisants, ses amis de tous bords et ses secrets bien gardés. Un portrait au vitriol d’un empire où l’on achète des Mirages, des élus et parfois des journaux.
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Quand les Dassault tiennent la maison France
Les Dassault en feuilleton
À l’automne 1976, l’« affaire Vathaire » n’est plus un simple scandale fiscal : c’est un roman-feuilleton sur la façon dont l’argent de Marcel Dassault irrigue la vie politique de la Ve République. Depuis la fuite du comptable Hervé de Vathaire avec des valises de francs et des photocopies compromettantes, Le Canard enchaîné démonte semaine après semaine le système Dassault.
Le numéro du 27 octobre marque un tournant : la « Mare aux Canards » relie enfin le dossier fiscal du constructeur d’avions à un autre personnage central de la droite giscardienne, Jacques Chirac. En vis-à-vis, Jean Manan brosse avec « Mécène Dassault » le portrait d’un patriarche qui distribue argent, faveurs et secrets à la moitié du personnel politique.
Quand Marcel fait le Jacques
« Quand Marcel fait le Jacques » commence comme une dénégation ironique : bien sûr, explique le Canard, l’affaire Dassault et l’affaire Chirac n’ont « rien à voir ». À peine quelques paragraphes plus loin, tout l’article va consister à prouver l’inverse.
Rappel historique : dans les années 30, les avionneurs, dont Marcel Bloch – futur Dassault –, vivent déjà de commandes publiques. Après la guerre, l’homme a changé de nom, mais pas de modèle économique : la fortune vient des marchés de l’État, de l’Armée de l’air, des crédits budgétaires. D’où l’importance de bien choisir ses banquiers et ses relais politiques.
C’est là qu’entre en scène la famille Chirac. Manan remonte l’histoire jusqu’au banquier François Chirac, protecteur financier de Dassault et grand-oncle attentionné d’un certain Jacques. L’argent circule, la confiance aussi : Dassault place le jeune Chirac au cabinet de Pompidou en 1962, bien avant que celui-ci ne devienne le champion d’une droite « moderne ». Le futur Premier ministre est, littéralement, un produit de la maison Marcel.
Le texte montre ensuite comment cette vieille fidélité irrigue la presse et la banque : rôle de la Banque Vernes, coups de pouce pour Robert Hersant dans le rachat du Figaro et de France-Soir, cautionnements discrets obtenus grâce au carnet d’adresses du constructeur. Tout un petit monde où industriels, banquiers, patrons de presse et responsables gaullistes se rendent des services dans une opacité complète.
La question qui tue est posée en fin de papier : en s’acharnant sur Dassault, ne vise-t-on pas en réalité quelqu’un « à travers lui » ? Autrement dit : l’onde de choc Vathaire ne menace-t-elle pas directement Chirac et ses réseaux, au moment précis où Giscard cherche à neutraliser son rival gaulliste ? La satire rejoint l’analyse politicienne : chez le palmipède, l’humour sert de loupe pour lire les rapports de force à droite.
Mécène, tyran et distributeur de saucisson
L’article de Jean Manan, « Mécène Dassault », change de registre sans changer de cible. Il ne s’agit plus de circuits bancaires, mais du personnage lui-même, croqué façon roman picaresque. On y découvre un Marcel perpétuellement transi, survivant aux régimes alimentaires, à Buchenwald et aux nuits de travail, debout au téléphone à 85 ans. Tyran avec ses proches, prodigue avec ses protégés, superstitieux et autoritaire : un mélange de Shylock et de Père Noël de la droite.
Surtout, Manan déroule la liste de ceux que le vieil industriel tient par le portefeuille ou par le secret :
– Pierre Guillain de Bénouville, gaulliste très à droite, véritable « Premier ministre officieux » de Dassault, dépositaire de ses confidences financières et politiques ;
– le baron Guy de Rothschild, venu mendier pour le Secours juif unifié et repartant avec une scène savoureuse où Dassault lui explique qu’il ne veut pas, lui, finir en camp… d’Israël ;
– Guy Mollet, ancien patron de la SFIO, logé et aidé par le constructeur au nom de l’amitié pour Israël et des commandes d’avions.
Là encore, le Canard ne se contente pas de se moquer du goût de Marcel pour les tissus à carreaux ou les chiens de garde vétilleux. Derrière les anecdotes court une thèse politique : Dassault n’est pas seulement un industriel habile, c’est un nœud de clientélisme où se croisent gaullistes, catholiques intégristes, notables socialistes, réseaux juifs et gares de triage de la Vᵉ République.
Le dessin de Kerleroux, avec un Marcel ridé déclarant « Si vous me nationalisez pas, je vote pour le programme commun », condense la charge. D’un côté, le vieil homme qui a bâti sa fortune sur la commande publique se pose en victime potentielle d’un État « socialiste ». De l’autre, le Canard rappelle que, sans les commandes de l’État, l’empire Dassault ne serait qu’une grosse PME. Le chantage à l’emploi et à la compétence technique apparaît pour ce qu’il est : une manière de mettre la démocratie sous influence de celui qui fabrique les Mirage.
Préfiguration des scandales à venir
Relus aujourd’hui, ces papiers de 1976 résonnent comme un brouillon de tous les scandales politico-financiers ultérieurs : financement occulte, mélange des genres entre industriel et élu, presse sous tutelle des fortunes privées, fidélités nouées dans l’entre-soi des cabinets ministériels.
Le Canard enchaîné ne « révèle » pas tout, mais il cartographie déjà un système où l’argent de l’armement arrose la droite gaulliste, une partie de la gauche et même les journaux censés informer les citoyens.
En gardant son ton goguenard et ses jeux de mots (« Quand Marcel fait le Jacques », « Mécène Dassault »), l’hebdo réalise un travail de socio-politique à chaud : montrer comment, derrière les communiqués de l’Élysée et les éclats de voix de l’Assemblée, se cache un réseau de dépendances infiniment plus solide que les alliances de façade. Et rappeler qu’en France, les Mirage ne servent pas qu’à voler dans le ciel : ils survolent aussi, très bas, la vie démocratique.





