N° 2925 du Canard Enchaîné – 17 Novembre 1976
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Les étranges affaires de Thomson
Sous la plume de Claude Angeli, les « étranges affaires de Thomson » ressemblent moins à un incident qu’à un mode d’emploi : pour vendre radars et télécoms aux monarchies pétrolières, on ouvre grand les coffres publics, on laisse filer les milliards vers la Suisse sous prétexte de « commissions », et l’État se félicite d’avoir soutenu son champion national. Entre SINTRA, les Douanes et les ministres, chacun joue sa partition, tandis que le contribuable paie l’orchestre. Un morceau de 1976 qui résonne encore furieusement avec nos scandales d’armement plus récents.
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Les étranges affaires de Thomson : quand l’État joue le banquier des valises
- Un « feuilleton » industriel très Ve République
En novembre 1976, Claude Angeli reprend un feuilleton qu’il a déjà bien entamé : les « fausses commissions » de Thomson-CSF, géant public de l’électronique militaire. La semaine précédente, Le Canard a raconté comment des centaines de millions disparaissent sur des comptes suisses, officiellement pour « commissions à l’étranger ». Cette fois, Angeli zoome sur un nouveau montage en préparation autour de Thomson et de sa filiale radar SINTRA.
Le décor est celui de la France giscardienne, où l’industrie d’armement est érigée en vitrine technologique, et où l’État se fait à la fois client, assureur-crédit… et parfois complice discret des petits arrangements avec les dictatures amies. - La mécanique bien huilée des « fausses commissions »
Le principe, rappelle Angeli, est d’une simplicité désarmante :
– pour décrocher de gros contrats d’armement, l’entreprise explique qu’il faut « huiler » la décision avec de généreuses commissions ;
– les Douanes autorisent alors la sortie de sommes colossales vers l’étranger ;
– l’argent file sur des comptes anonymes en Suisse ou ailleurs ;
– rideau, plus personne ne demande de comptes.
Dans l’épisode Thomson, il s’agit d’équiper l’Arabie saoudite, l’Égypte et le Soudan en télécommunications par satellite et en radars, afin de « couvrir » le Proche-Orient et l’Afrique. Une manne de plusieurs milliards, où la part des valises est, comme toujours, indéchiffrable. - L’État bon garçon, ou quand le fisc tient la porte
Angeli s’amuse de ce paradoxe délicieux : pour « protéger les intérêts français », l’État laisse filer l’argent français. Les Finances et les Douanes ne sont plus des gardiens du coffre, mais des ouvreurs de porte.
Le passage sur SINTRA est révélateur. Cette société, qui bourre de radars les côtes de la planète, vit de commandes publiques françaises, mais c’est encore l’État qui lui garantit les crédits qu’elle contracte pour exporter. Socialisation des risques, privatisation des profits : la formule est déjà bien rodée.
Le Canard ne se prive pas de rappeler que la Défense nationale, les Finances et les Douanes se retrouvent ainsi dans la même barque, rameurs zélés d’un capitalisme d’État qui prend soin de ses champions… au besoin en fermant les yeux sur les détours helvétiques des fonds publics. - Guy Vidal, Fourcade et le document qui fâche
Au milieu de tout cela, une figure glisse sur une peau de banane : Guy Vidal, directeur général des Douanes. Angeli rappelle comment un document maladroit, publié l’année précédente par L’Humanité, montrait Vidal autorisant une banque à ouvrir un compte pour les « besoins » d’une affaire Thomson. Fourcade, alors ministre des Finances, en profite pour le débarquer.
Angeli souligne l’ironie : on sanctionne le haut fonctionnaire qui a signé le papier, pas le système qui exige ce genre de signatures. Le message pour les successeurs est clair : continuez à aider les industriels, mais laissez moins de traces. - La diplomatie des radars et l’ombre de « papa »
La chute de l’article prend tout son sel quand Angeli rappelle que, derrière Thomson et la SINTRA, on trouve… Edmond Giscard lui-même, père du président et administrateur de la firme. Autrement dit, pendant que l’État garantit les crédits, aménage les règles douanières et ferme les yeux sur les sorties de fonds vers la Suisse, « Papa » est assis au conseil d’administration. L’expression « l’ombre de Papa » n’a donc rien de métaphorique : c’est le rappel très concret d’un conflit d’intérêts XXL au cœur du capitalisme d’État à la française. De quoi rassurer Marcel Dassault et les autres industriels : à ce niveau-là, l’État-banquier a vraiment visage de famille. - Un miroir pour les scandales à venir
Relu près d’un demi-siècle plus tard, le papier d’Angeli fait figure de manuel de base des affaires d’armement à la française. On y retrouve :
– les sociétés semi-publiques en position de « champions nationaux » ;
– l’État qui avance les fonds, garantit les crédits, couvre les pertes ;
– les commissions versées via des paradis bancaires ;
– la confusion permanente entre intérêts stratégiques et intérêts privés.
De Karachi à certains contrats moyen-orientaux des années 2000, la musique restera la même, seulement jouée avec d’autres sigles que Thomson-CSF et SINTRA.
Et Angeli, fidèle à la ligne du Canard, ne moralise pas : il décrit, chiffres à l’appui, un système où tout le monde fait semblant de croire que l’argent sert à « promouvoir la technologie française », alors que beaucoup savent très bien qu’il finit aussi, parfois, dans des poches très particulières. L’humour sec remplace le sermon, et c’est précisément ce qui rend le coup de scalpel si efficace.





