N° 2933 du Canard Enchaîné – 12 Janvier 1977
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Les micros du « Canard » : C’est la fête à Pinsseau !
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Les micros du “Canard” : C’est la fête à Pinsseau
(Le Canard enchaîné, 12 janvier 1977, page 4. Article signé Roger Fressoz.)
Promotion “flatteuse”, non-lieu “gratifié”, et voilà le juge Pinsseau promu au rang de vedette involontaire. Fressoz le présente comme un jeune magistrat qui “parvient du jour au lendemain à se faire un nom”, non pas à force d’audiences et de dossiers, mais en réussissant l’exploit de transformer une affaire de barbouzerie domestique en un chef-d’œuvre de paperasse qui s’excuse tout seul. Le héros, ici, n’est pas celui qui confond les intrus, c’est celui qui, par le miracle des “attendus”, parvient à confondre le bon sens.
Il faut dire que le contexte s’y prête. L’affaire des micros, c’est 1973, les “plombiers” de la DST surpris rue Saint-Honoré, la vieille tentation d’État de considérer que la presse, surtout quand elle s’appelle Le Canard enchaîné, est un meuble qu’on peut déplacer, écouter, revisser, tant qu’on ne raye pas trop le parquet. Quatre ans plus tard, la France a changé de décor, Giscard est à l’Élysée, Barre à Matignon, Guichard à la Justice. Les hommes passent, l’habitude reste. Et quand un dossier gêne, on rêve encore de le faire glisser sous le tapis, au moment même où l’on prétend célébrer “l’indépendance” des magistrats.
Parlez, parlez, Barre…
Dans un petit encadré délicieux, Fressoz raconte la scène de Matignon, le 3 janvier: les journalistes questionnent Raymond Barre sur les micros et le non-lieu. Réponse du Premier ministre, énigmatique comme une boîte noire: “J’aurais beaucoup de choses à dire. Je les dirai peut-être un jour…” Le Canard traduit aussitôt: qu’attend-il pour passer aux aveux? Le comique vient de ce décalage, l’exécutif joue la gravité et la retenue, le journal y voit une technique de retardement, une façon de laisser refroidir le scandale comme un café trop brûlant.
Dans la coulisse, le non-lieu, “on le sait maintenant”, était prêt depuis fin septembre, “annoté, corrigé à plusieurs reprises avec la hiérarchie judiciaire”, avant de recevoir “le dernier coup de badigeon” au moment le plus propice, la trêve des confiseurs. La justice, ici, n’est pas seulement indépendante, elle est surtout… bien programmée.
Trinquons avec Tass
Même la propagande soviétique trouve l’affaire instructive. Sous le titre “Ils ont étouffé le scandale”, l’agence Tass se félicite de la décision de non-lieu, rappelle le “bruyant scandale” et réclame l’ouverture d’une enquête, voire la révocation de l’Intérieur. Fressoz, faussement reconnaissant, lève son verre: “Bravo et merci à l’agence moscovite.” Et de glisser le coup de griffe qui fait mal: si même la Tass s’occupe de nos libertés publiques, c’est que la boutique républicaine a laissé les volets ouverts.
Pendant ce temps, au ministère de la Justice, Guichard “gémissait tous azimuts” que Lecanuet lui avait laissé une “peau de banane”, le dossier des micros. On se demande, raille Fressoz, pourquoi il n’a pas “laissé faire et avalé la couleuvre” une fois de plus. Et la conclusion tombe, sèche comme un verdict: le baron devrait éviter de confondre Saint Louis et Ponce Pilate.
Du non-lieu au non-lieux
La suite, elle, ressemble à un cours de rattrapage pour lecteurs qui auraient cru, faute de mieux, qu’on leur avait vendu une “plaisanterie de mauvais goût”, un “canular”. Fressoz revient au texte même de l’ordonnance, et il a cette jubilation froide de celui qui n’a plus besoin d’inventer: il suffit de citer.
“Attendu… qu’il résulte… que les déclarations du témoin Escaro ont pu être vérifiées dans leur matérialité…” Voilà donc: les faits sont établis. Mieux: des pages entières détaillent les appareils, les allées et venues, les gens de la DST dans les parages du 173, rue Saint-Honoré. Même le fil gainé, l’aimant, tout y passe, comme si la justice faisait l’inventaire d’un cambriolage… pour conclure ensuite que personne n’a volé.
Et c’est là que Pinsseau devient, sous la plume de Fressoz, un prestidigitateur. Dans un “dernier attendu” qualifié de kafkaïen, le juge admet “à l’évidence” que les auteurs ont été surpris “dans la phase préparatoire” de l’installation, mais comme ils n’avaient pas “achevé” l’appareillage, ni “mis en œuvre” le dispositif, alors la tentative “n’a pas été consommée”. En clair: on a surpris les types en train de poser le micro, mais comme la chanson n’était pas encore enregistrée, circulez, il n’y a rien à entendre.
D’où la question finale, splendide de mauvaise foi retournée: puisque le non-lieu repose aussi sur le refus de reconnaître aux locaux en installation la qualité de domicile, imaginons que Pinsseau achète un appartement, le fasse aménager, et que Le Canard s’y introduise pour faire des trous dans les murs. Est-ce que Pinsseau poursuivrait le Canard pour violation de domicile? On entend presque la réponse, coincée quelque part entre deux points-virgules.
Et c’est peut-être cela, le plus accablant dans la farce: l’ordonnance reconnaît les faits, dessine les auteurs, décrit l’outil, situe le lieu, mais fabrique un non-lieu comme on fabrique un alibi. Fressoz n’a qu’à tendre le miroir. Pinsseau s’y voit, “l’arroseur arrosé”, et nous avec.





