N° 2934 du Canard Enchaîné – 19 Janvier 1977
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Les affaires étrangères de Ponia : La chasse au Daoud, par Jean Manan
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Les affaires étrangères de Ponia
La chasse au Daoud
(Le Canard enchaîné, 19 janvier 1977, p. 3. Article signé Jean Manan.)
Poniatowski, ministre de l’Intérieur, rêvait d’un tableau de chasse bien encadré: Abou Daoud, trophée de prestige, épingle au revers et fanfare au ministère. Jean Manan raconte la scène comme une mauvaise opérette policière dont le refrain serait: “je l’ai attrapé… mais ce n’est pas moi”. Daoud est arrêté “sur l’ordre personnel” de Ponia, parce que celui-ci croyait que Bonn allait réclamer l’extradition et lui offrir, sur un plateau, la gloire du grand dompteur de “terrorisme international”. Problème: les “démarches officielles allemandes” arrivent après l’arrestation. Le ministre a tiré avant de voir la cible, et le recul l’a renversé.
Quand l’affaire tourne au vinaigre, Ponia “disparaît de la circulation”, et son cabinet se met à courir derrière lui avec une serpillière: non, le ministre n’y est pour rien; il a dû “couvrir la DST”, qui aurait agi “de sa propre initiative”. Et Manan glisse la petite phrase qui pique comme une punaise sur un fauteuil de velours: “La DST est notoirement pro-sioniste.” Après les “Micros du Canard” et du temps de Messmer, ajoute-t-il, elle était “notamment au service de la CIA”. La morale, sèche: l’important n’est pas que le service change de parrain, c’est que le ministre le couvre, quoi qu’il fasse.
On nous a beaucoup joué le disque “CIA-Mossad” pour expliquer comment Daoud aurait été “révélé” aux services français, raconte Manan. Sauf que, “erreur”: les services français savaient déjà très bien qui il était. Et là, l’article devient une petite autopsie du mensonge officiel, précision par précision.
Loup blanc, visas express et télégrammes au petit matin
Abou Daoud arrive à Paris en numéro 2 d’une délégation palestinienne venue aux obsèques de Mahmoud Saleh, assassiné le 3 janvier. Cette délégation n’arrive pas dans une valise diplomatique oubliée sur un tapis roulant: elle est “assistée” et bichonnée. Le ministère des Affaires étrangères ordonne à l’ambassade de Beyrouth de délivrer “sans délai” des visas à Daoud et à son collègue Abou Mezer. Et la SDECE, antenne de Beyrouth, expédie à Paris un “curriculum vitae complet” de Daoud, télégramme daté du 6 janvier au matin, posé sur les bureaux du Quai d’Orsay et… de l’Intérieur. Autrement dit: si l’État français l’ignorait, c’est qu’il lisait ses propres dépêches avec des moufles.
Manan insiste: depuis 1970, Daoud est connu comme “le loup blanc” dans le monde arabe, donné pour un des chefs de l’OLP, parfois présenté comme son numéro 3, et patron d’un service nommé Rassad. Même la police de l’Air et des Frontières, à Roissy, signale son passage en notant sa “véritable identité”, Youssef Rajj Hanna. On le laisse entrer. On ne le découvre pas: on le laisse faire.
Un expert, un éléphant, et un magasin de porcelaine
La farce se double d’un ballet diplomatique. Manan montre le Quai d’Orsay jouant au médiateur du Proche-Orient: contacts palestiniens, israéliens, entretiens discrets, coups de téléphone “modérés”, et l’espoir de briller davantage encore avec Carter à la Maison-Blanche. Au centre, Kallak (représentant de l’OLP à Paris) sert de passeur: c’est lui qui rend possible le “jeu diplomatique”, lui qui demande un visa pour Daoud ou l’amène au Quai, lui qui prouve sa “représentativité” en faisant venir à Paris, d’un côté, Mezer “plutôt modéré”, de l’autre Daoud “plutôt excité”.
Et voilà que Ponia débarque au milieu de cette porcelaine avec ses gros souliers de ministre de l’Intérieur. Manan le baptise “l’éléphant” qui entre sans rien comprendre aux “menus détails”. Résultat: au lieu de consolider l’influence française, l’arrestation fait sauter le décor et révèle l’envers du théâtre. Daoud, “spécialiste de ces choses”, aurait même eu pour mission d’organiser une meilleure protection des chefs palestiniens séjournant à Paris… pendant des contacts secrets “organisés sous la responsabilité du gouvernement français”. Et Manan conclut, perfide: il faudrait expliquer tout ça au gros prince. “Mais comprendrait-il?”
Minimares: les ragots qui sentent la poudre
La fin en “Minimares” achève d’emplir la mare: les “poulets” de la DST qui “cuisinent” Daoud en anglais “comme des Basques l’espagnol”; les représentants du Mossad à Paris qui se vantent d’avoir “monté toute l’affaire” en renseignant la DST, le SDECE et les Allemands; l’hypothèse d’un complot d’États arabes conservateurs pour faire kidnapper Daoud par des policiers français et le remettre ensuite aux Israéliens “mais ça s’est mal passé”. Puis la politique reprend sa place, à coups de pressions saoudiennes, de chambre d’accusation convoquée “ultra-rapidement”, et d’un Giscard qui, selon Manan, aurait eu avec Ponia une entrevue “orageuse”, le qualifiant au passage les services spéciaux français de “médiocres, vicieux, douteux”.
Au fond, “La chasse au Daoud” raconte moins une arrestation qu’un réflexe d’État: quand la diplomatie joue au funambule et que l’intérieur veut faire le chasseur, il finit toujours par y avoir un filet… et quelqu’un se prend les pieds dedans. Cette fois, le filet s’appelle Ponia. Et la mare ricane.





