N° 2935 du Canard Enchaîné – 26 Janvier 1977
N° 2935 du Canard Enchaîné – 26 Janvier 1977
19,00 €
En stock
Paris parade, par André Ribaud
Le giscardien comme on le parle à Paris Chirac c’est Rastignac plus Ravaillac – il était une fois un juge Pinsseau – fauconnerie – grande semaine de la boucherie parisienne – les sévices de presse de l’Elysée – Giscard fait la manche et la tête – les sosies de Guignol – Patronches – watergate à la giscardienne – le milieu patronal – un pavé dans le charolais – Dassault qui plane – Rouen et son d’Estaing – flotte petit drapeau – flico-banque – Giscard éclaircit le mystère de Broglie – le laborieux du retour d’âge – alors vous l’avez votre guerre de Sécession ! – le coup de fil de Gerald Ford à Giscard …
Couac ! propose ses canards de 3 façons au choix
En stock
Paris parade
La Fronde en costume, sur fond d’Arabie Saoudite
(Le Canard enchaîné, 26 janvier 1977, Une et suite p. 8. Article signé André Ribaud.)
« Regardez, bonnes gens, regardez le fabuleux spectacle. » Ribaud ouvre les rideaux comme on dévoile une vitrine de grands magasins après fermeture: dedans, ça bouge encore, ça se tape dessus, et ça fait semblant d’être rangé. On y croise les Shadocks et les Borgia, Shakespeare et les Pieds Nickelés. Tout un programme, donc: du tragique avec des chaussures trop grandes.
Au milieu, Jacques Chirac et Valéry Giscard d’Estaing jouent à la Fronde, version Ve République, “princes” qui se tirent la perruque en gardant les gants blancs. Ribaud résume le scénario en deux répliques, et c’est tout le sel: Chirac le Frondeur et Giscard le Frondé veulent se détruire l’un l’autre, et tout le reste est littérature. Sauf que, pour “aboutir”, ils “emploient des ruses de général chinois”. Traduisez: chacun avance masqué, et l’on jure, la main sur le cœur, qu’on est venu sauver le pays, la majorité, l’ordre, la morale, la nappe et les petits fours.
Le bal des faux-semblants
Ribaud s’amuse de cette chorégraphie où tout est “masqué, truqué, camouflé, biaisé”. Chirac se présente à Paris? Mais non, voyons, c’est “seulement” pour sauver la mise à la majorité, “venir en aide” à Giscard, le protéger de ses “courtisans abusifs, maladroits et malotrus”, ceux “à la Ponia” qui le fourvoient. Il le jure. On entend presque les violons, et l’odeur de “rigole” que l’auteur dit sentir “par là-dessus”. Pouah! comme tout ça sent bon!
Sauf qu’en face, Giscard a déjà son candidat: Michel d'Ornano. Et là, Ribaud s’accroche à un détail délicieux, un de ces “glissements” que la politique fait comme on renverse un peu de sauce pour éviter de servir le plat entier: Giscard “n’a pas osé le dire ouvertement” dans sa conférence, “il a glissé”, “il n’a pas voulu mettre les points sur les i”. Alors Chirac, qui “a vu l’ouverture”, bondit. Ribaud transforme la grammaire en escrime: Chirac passe ses “i” sous les points. À Paris, la ponctuation devient une arme blanche.
Et Giscard? Il “se croit futé”, décrit le 17 janvier devant les journalistes le “meilleur des mondes pluralistes possibles”, un monde où les Chirac “n’existeraient pratiquement pas” et se conduiraient comme des pluralistes “bien sages”. Ribaud entend la salle: “Quelle sérénité!” commente “la claque”. Puis il ajoute, perfide: “Quel sérin, oui!”
Le Président fait le mort, à Riyad
Le morceau de bravoure, c’est le décalage géographique. Ce soir-là, écrit Ribaud, Giscard “jouait au bridge chez une princesse”. Pendant que Paris s’échauffe, lui “fait le mort”, “abasourdi”, incapable de prononcer un mot. Il faudra “cinq jours plus tard, à Ryad”, pour qu’il sorte de “son coma” et dénonce “l’ambition” de celui qu’il ne nomme pas.
Là, Ribaud plante l’aiguille dans le ballon: les querelles intestines, on croyait qu’on se les gardait, qu’on ne les emmenait pas “dans les bagages” lors des visites officielles à l’étranger. Raté: la Fronde voyage en cabine, avec supplément huile saoudienne et dignité froissée.
“Intérêt national”, “gauche prétexte” et autres accessoires de scène
La suite (page 8) prolonge la parade avec un catalogue d’arguments en prêt-à-porter. D’abord “l’intérêt national”. Chirac assure que Paris doit être “exemplaire aux yeux de l’étranger”. Giscard-Ponia répliquent qu’en divisant la majorité, Chirac met en péril l’intérêt national. Et Ribaud, grinçant, regrette qu’il n’y ait plus de “bûchers à Montfaucon” pour châtier cette “haute trahison”. (On voit l’argument: quand on ne sait plus gouverner une querelle, on rêve d’un feu de joie.)
Puis vient “la gauche prétexte”. Chirac se présente pour “battre la gauche”. Giscard-Ponia expliquent qu’il n’y avait “aucun danger de gauche” à Paris, mais que maintenant que Chirac est candidat… il y en a un. Ribaud souffle: “Mettez-vous d’accord, mes agneaux.” Et, perfide jusqu’au bout, il ajoute que “la gauche de toute façon l’emporte”. La prophétie sert ici de moustiquaire: elle laisse passer le bruit, pas l’illusion.
D'Ornano en laisse, Ponia à l’atelier
Quant à d’Ornano, Ribaud le plaint avec une cruauté tendre: “si toutou, si caniche du président”. “Paris vaut bien une laisse.” L’homme était censé discuter des dossiers de l’Industrie avec les Saoudiens? Dommage: “l’intérêt national” l’a retenu à Paris pour la campagne électorale. La formule se mord la queue, et la laisse aussi.
Et il y a l’arrière-boutique, celle des petites phrases. “Chirac, c’est Rastignac plus Ravaillac”, “l’ambition appuyée sur le bras du crime”. Ribaud note que le mot serait déjà drôle, mais qu’il l’est davantage quand on sait qu’il sort “des officines de Ponia”. Il rappelle au passage une vérité gênante: “il n’y a pas six mois”, Chirac et Ponia siégeaient ensemble au Conseil des ministres. La famille se déchire, mais elle garde le carnet d’adresses.
Au final, Ribaud fait de cette campagne parisienne une miniature de la Ve République quand elle se prend les pieds dans ses propres rubans: des grands mots pour des petites haines, des voyages d’État avec des règlements de comptes en soute, et, au milieu, Paris transformé en scène de théâtre. Parade, oui: on marche au pas, mais chacun essaie discrètement de mettre le pied sur celui du voisin.





