N° 2951 du Canard Enchaîné – 18 Mai 1977
N° 2951 du Canard Enchaîné – 18 Mai 1977
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L’hilare et la manière
En mai 1977, Le Canard regarde la politique comme un théâtre où l’on sabre le champagne sur fond de chômage. À gauche, on “scelle” l’unité… en avalant un virage spectaculaire sur la bombe. À la télé, Mitterrand peine à mordre, Barre affiche une hilarité de professeur satisfait, et Giscard gagne un match où il n’est même plus nommé. Ribaud croque une Ve République qui enfle, ricane, et glisse doucement vers l’inexistence. Une chronique au scalpel, drôle et inquiétante à la fois.
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L’hilare et la manière : quand la crise passe à la télé
Il y a des semaines où la politique française ressemble à un bal masqué dont on aurait perdu la liste des invités. Au printemps 1977, après la claque des municipales, tout le monde remet son nez dans le maquillage, et Le Canard observe la scène avec cette cruauté joyeuse qui consiste à décrire un incendie en commentant la qualité de la fumée.
Au menu, deux numéros qui se répondent comme des balles de ping-pong : à gauche, un « sommet » des chefs où l’on célèbre l’unité retrouvée; au centre, un duel télévisé où l’on découvre que l’éloquence peut aussi s’asseoir… et bâiller. Et, au-dessus de la mêlée, le grand absent-présent : Giscard, dont le nom, note Ribaud, n’est même plus prononcé. Le Président devient une fonction grammaticale : “le président de la République”. Le bonhomme a rapetissé jusqu’à tenir dans une périphrase.
Le Programme commun, version “champagne et champignon atomique”
Ribaud commence par le tableau le plus savoureux : la gauche se réunit, ça ne s’étripe pas trop, ça débouche, ça scelle, ça sourit… et ça avale un virage à 180 degrés sur la force de frappe. En 1972, on condamnait la bombe. En 1977, on la sauve, on la garde, et on l’“améliore” à tous les azimuts, comme si la morale dépendait du degré de finition du produit. La dialectique devient pâtissière : on vous sert la même tarte, mais avec une couche de glaçage “indépendance nationale” et quelques cerises “responsabilité”.
Le comique noir, ici, c’est que la bombinette devient le certificat de respectabilité. Ne plus être “révolutionnaire”, dans ce récit-là, c’est prouver qu’on peut gouverner sans renverser la table… en gardant quand même l’arme sur la nappe. Et pendant que l’on discute principes, la France réelle, elle, discute factures : inflation, chômage, fermetures, inquiétude. La grande cuisine idéologique se fait au-dessus d’une marmite qui déborde.
Mitterrand contre Barre : le match, la mousse, et le million de chômeurs
Puis vient l’autre scène, celle où la politique se donne en spectacle. Ribaud décrit un Mitterrand “très homme d’État”, préparé par ses entraîneurs économiques, mais paradoxalement moins tranchant à l’écran, comme si le petit rectangle lumineux avait décidé de lui limer les crocs. Il y a là une idée féroce : le débat télévisé n’est pas la politique, c’est une discipline annexe, avec ses pièges, ses codes, ses trous d’air.
Et face à lui, Barre. Le professeur, le technicien, celui qui, dans les colonnes du Canard, traîne souvent ses tableaux comme d’autres traînent des casseroles. Ribaud note surtout une chose : sa manière. Cette hilarité qui pointe, cette aisance presque satisfaite, ce ton de celui qui “explique” pendant que le pays s’angoisse. Le trait est assassin quand il glisse que Barre vient “de faire don d’un million de chômeurs” et qu’il a l’air content, comme si la crise était un exercice de style réussi.
Le meilleur passage, c’est la zoologie politique : Barre en “citrouille” ou “potiron carré”, et même, dans son entourage, “la grenouille de la fable”. Un gouvernement qui enfle, qui se donne de l’importance, qui se gonfle d’assurance… jusqu’à ce que la réalité, elle, joue l’épingle.
Et pendant que ça ricane au sommet, le bas bouge : Ribaud rappelle l’effet immédiat, syndical, social, avec l’annonce de ralliements à la grève du 24 mai. Là où la télé vend du calme, les rues préparent du bruit. Contradiction parfaite : une France qui serre les dents, et un Premier ministre qui sourit.
Le vainqueur invisible : Giscard, fantôme de la Ve
Le clou, c’est la pirouette finale : le vrai gagnant du duel, dit Ribaud, c’est Giscard… parce qu’il n’existe plus dans la conversation. On ne le nomme pas. Barre le remplace par la formule. Comme si le président avait été rangé dans un tiroir administratif : utile pour tamponner, encombrant pour incarner.
Ribaud enfonce le couteau avec une élégance de chirurgien : Giscard, au début du septennat, reprenait les ministres qui ne le citaient pas. Désormais, on mesure le chemin “vers l’inexistence et l’oubli”. Et la phrase au vitriol, empruntée à Pascal, tombe comme un couvercle : “inutile et incertain”. Tout est là : un pouvoir qui se veut central, et que la scène politique transforme en silhouette.
La blague, au fond, n’est pas seulement sur Giscard. Elle est sur la Ve République elle-même, cette machine à fabriquer de la verticalité… qui finit parfois en ventriloquie : on parle du chef sans le dire, et on fait comme si la voix sortait d’ailleurs.





