N° 2985 du Canard Enchaîné – 11 Janvier 1978
N° 2985 du Canard Enchaîné – 11 Janvier 1978
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La fine équipe du football parisien
11 janvier 1978. Claude Roire place Chirac “avant-centre” dans une drôle de partie jouée au Parc des Princes: affaire Hechter, double billetterie, notables pressés d’“écraser” avant que le fisc ne s’invite au vestiaire. Séguin, Doublet, RTL et le Luxembourg: tout un championnat de la discrétion, entre commissions qui enterrent les rapports et indignations de façade. Même la foule qui hurle “Chirac, salaud…” passe à la trappe des gazettes “sportives et polies”. Un papier où le ballon révèle surtout les combines.
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Chirac avant-centre (11 janvier 1978, Claude Roire)
La fine équipe du football parisien
Au Parc des Princes, quand le fisc s’approche, on botte en touche
Claude Roire ouvre le bal comme on ouvre une caisse… en espérant que personne ne regarde dedans. Jacques Chirac, fraîchement installé en maire de Paris (depuis 1977) et déjà chef d’orchestre du RPR, “n’a pas envie que le fisc et la justice mettent leur nez avec trop d’obstination dans les comptes du Parc des Princes et du club Paris-Saint-Germain”. Le ton est donné: au football, on adore les contrôles… quand ils sont au ralenti et joués sans ballon.
Car une enquête “en bonne et due forme” risquerait de révéler que “des chiraquiens notables” étaient “parfaitement au courant de la double billetterie et des autres combines des dirigeants du football parisien”. Alors, “il urge d’écraser”. Le mot n’est pas de Roire, mais l’idée plane: étouffer l’affaire avant qu’elle ne s’amuse à remonter la pente, tout sourire, comme une balle mal dégagée.
Le “coupable” idéal s’appelle Daniel Hechter, le couturier devenu patron du PSG, prié de quitter la scène à la première odeur de caisse noire. Roire se moque de l’élan vertueux du “RPR-Football Club”, qui braille “À quand… ?” tout en s’assurant que la lumière ne s’allume pas trop fort dans les coulisses. On vire Hechter, on sauve la vitrine, et on évite que les projecteurs découvrent le vestiaire entier.
Demandez le programme: Seguin met l’incendie au menu
Dans cette comédie de la respectabilité, Philippe Séguin tient le rôle du technicien sérieux qu’on sort quand il faut parler “réorganisation”, “commission”, “rapport”, bref: faire administratif pour mieux faire silence. Roire rappelle que Séguin préside la Commission du football parisien quand son travail chez Barre à Matignon le lui permet. Il avait même pondu “un rapport, il y a quatre ans, sur les problèmes du football” et devait réunir une “vague commission” sur la réorganisation des clubs parisiens. Et puis, miracle: Séguin “affirme ne plus s’occuper du football depuis le début de décembre”. Précisément depuis que “l’affaire Hechter a commencé”. L’emploi du temps, parfois, a des pudeurs de catcheur.
Le meilleur passage est daté du 23 décembre, quinze jours avant la “condamnation” d’Hechter par les dirigeants du football pro. Séguin, raconte Roire, lâche tranquillement: “Pour les dirigeants du football, dans l’affaire en question, il s’agit d’éteindre au plus vite un incendie partiel, pour éviter que toute la profession ne se mette à s’envoyer des accusations.” Tout est là: pas blanchir, pas punir, surtout pas comprendre… juste limiter la fumée pour que les tribunes restent pleines. “Le scénario du bon M. Séguin a été respecté.”
Et Roire enfonce le clou avec l’encadré “Les feuilles mortes”: dans ce fameux rapport, l’auditeur à la Cour des comptes Séguin constatait que “la fraude était généralisée”. Il réclamait contrôle aux guichets, répartition plus équitable des recettes, et surtout la fin de l’hypocrisie des “associations sans but lucratif”. Résultat: un seul point avance (un décret tout frais), le reste est “enterré”, et Séguin “poursuit une brillante carrière politique”. Au football, la morale a souvent la forme d’un dossier cartonné qu’on range au fond du tiroir.
Doublet, RTL et “la barbichette”: le poker menteur des notables
Côté mairie, Roire signale “Même discrétion” chez Maurice Doublet, secrétaire général de la mairie de Paris. Le 26 décembre, Doublet convoque Fernand Sastre (Fédération) et Christian Chavanon, patron de RTL, “coactionnaire de Paris-Saint-Germain avec Daniel Hechter”. Officiellement, “la Ville de Paris n’a rien à voir avec le club, ne lui accorde aucune subvention directe”. Officieusement, “Doublet, comme Chirac, s’intéresse au sport”. “C’est bien son droit.” Dans la bouche de Roire, ça sonne comme: c’est bien leur sport aussi.
Et puis arrive Alain Rosenn, dirigeant du PSG, celui qui “a porté les plus graves accusations contre Daniel Hechter”. Roire souligne l’élégance de la manœuvre: Rosenn s’indigne, accuse, puis “a tranquillement plaidé coupable… et a été aussitôt blanchi”. “Provisoirement peut-être.” Pour les chiraquiens, Rosenn est “une vieille connaissance”. Ce détail-là, Roire le lance comme on lance un ballon dans la surface: il suffit qu’il retombe pour que tout le monde regarde ailleurs.
Dans “La barbichette”, Roire pousse jusqu’au Luxembourg, là où RTL a ses habitudes et où les dirigeants “ont bel et bien connu… les noirceurs de la gestion du Paris-Saint-Germain”. Rosenn, “toujours lui”, aurait même fait le voyage “avant le déclenchement du scandale”. Et Roire, perfide, imagine tout ce qu’il “pourrait raconter”. Notamment sur une convention “occult[e]” entre RTL et un PSG officiellement association 1901, grâce à laquelle RTL aurait acheté “sur ses propres deniers” deux joueurs étrangers: “ni vu ni connu”. Conclusion, faussement candide: “A part ça, dans cette affaire, tous les coupables sont connus.”
La page se ferme comme elle a commencé: sur une tribune qui gronde et une presse qui détourne la caméra. Roire note qu’au Parc des Princes, on a chanté “Chirac, salaud, le peuple aura ta peau”, et que “les chroniqueurs sportifs et polis” ont “oublié” l’épisode. Dans le dessin, une bulle résume la morale du match: “Dans le football il y a des coups de pied qui se perdent…” Ici, ils ne se perdent pas: ils s’échangent.





