N° 2987 du Canard Enchaîné – 25 Janvier 1978
N° 2987 du Canard Enchaîné – 25 Janvier 1978
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Empain, un baron carré
25 janvier 1978. La Mare aux Canards raconte l’enlèvement d’Édouard-Jean Empain comme une fable d’avenue Foch: l’État met trois “flics-gorilles” autour de Ceyrac, mais laisse les autres super-patrons se débrouiller… jusqu’à ce que Giscard se retrouve “avec une affaire Empain sur les bras”. Baron “cover-boy”, empire tentaculaire, centrales nucléaires, parentés Schneider: “il fallait bien” s’entendre. Et quand les ravisseurs parlent allemand, le Canard ricane: au pied de l’immeuble, il y avait “l’embarras du choix”… même un paquebot en rançon.
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Empain, un baron carré (25 janvier 1978)
La Mare aux Canards
Avenue Foch: le rapt, ce sport de riches… à condition de viser juste
À lire La Mare, on jurerait que l’enlèvement est devenu une discipline olympique réservée aux grands patrons, avec arbitres, commentaires TV et frissons garantis. Sauf que, dans la France de Giscard, on ne protège pas “les patrons” pareil. Christian Bonnet, ministre de l’Intérieur, a eu une délicatesse pour François Ceyrac, “patron des patrons”: trois “flics-gorilles” en permanence, histoire d’éviter le kidnapping “à l’allemande”. Ceyrac obtempère et ne se promène plus qu’au centre “d’un triangle impressionnant”. La géométrie sécuritaire, ça a du bon… pour celui qui est au milieu.
Mais autour de Ceyrac, d’autres super-patrons “grouillent”: Empain, Roger Martin, Ambroise Roux. Eux, pas de service après-vente ministériel. Ils n’avaient “qu’à se faire protéger à leurs frais”. Et voilà donc Giscard avec “une affaire Empain sur les bras”, d’autant plus embarrassante que le baron est citoyen belge, et que la famille royale de Belgique commence à faire entendre “quelques humeurs” sur la sécurité régnant avenue Foch. On a beau être sur la plus chic artère de Paris, ça n’empêche pas les mauvais scénarios de monter dans les beaux immeubles.
Le Canard appuie là où ça fait rire jaune: “Comble de malchance”, les dirigeants du groupe Empain s’étaient engagés par écrit à ne pas demander à l’entreprise de payer une rançon si l’un d’eux était enlevé. Le baron avait-il signé lui-même? “Bah!” répond le journal: détail accessoire, puisque la fortune personnelle et l’empire industriel ont tendance à se confondre comme deux billets dans une caisse mal tenue.
Ah! Famille!: l’empire en kit, le baron en vitrine
La Mare déroule ensuite le portrait-charge, version annuaire mondain à l’acide doux: Édouard-Jean, 40 ans, “grand, athlétique, genre cover-boy, sobre à table”. Le genre d’homme qui devrait être photographié en noir et blanc, main dans la poche, sur fond d’usine. En 1972, il surprend “le monde des affaires” en s’emparant “à la hussarde” du domaine familial, alors géré par l’oncle et beau-père, le baron Édouard-François. Adolescence “oisive et dorée”, réticences balayées, déclaration d’autorité: il est le maître. La dynastie, chez les Empain, se gère comme une OPA, avec sourires de salon et couteaux à beurre affûtés.
Et derrière l’homme, le millefeuille: Empain, c’est Empain-Schneider, “une bonne centaine de sociétés”, “plus de 20 milliards lourds de chiffre d’affaires”. Le papier rappelle, mine de rien, que le groupe construit “toutes les centrales nucléaires françaises”. Ce n’est pas une anecdote: c’est un bouclier. D’où la phrase qui claque comme une évidence de République bien élevée: “Il fallait bien” que Giscard et Empain se réconcilient, d’autant que Mme Giscard est apparentée aux Schneider. Les familles, les affaires, l’État: tout le monde se serre la main… et parfois la gorge.
L'auteur s’amuse aussi du titre nobiliaire: la “plaie secrète” du baron, “un peu bidon”, c’est qu’il ne sait pas trop de quelle nationalité il doit s’enorgueillir. Les Empain “en principe, sont belges”, mais lui a une résidence en Belgique et une autre à Paris, est né en Hongrie, a fait des études (modestes) dans une école privée de Pontoise, a épousé une Italienne, mère polonaise… “L’internationalisme non prolétarien, bien sûr.” La blague est cinglante: quand on a des frontières dans le portefeuille, la patrie devient un accessoire.
Mal gardé?: quand la peur des “Allemands” sert d’alibi
Dernier ressort, et pas des moindres: pourquoi s’être fait “piéger en bas de chez lui”? Le Canard rappelle que menaces et lettres d’intimidation pleuvaient déjà sur Empain et ses directeurs: grand patron, constructeur de centrales, promoteur de marinas sur la Côte d’Azur… “Tout et rien.” Puis, après l’enlèvement du patron des patrons allemands, le groupe se met à prendre la “littérature” au sérieux: voilà l’origine du fameux document anti-rançon. La peur circule, se formalise, se paraphe. Et pourtant, ça n’empêche pas le rapt.
La Mare glisse alors un détail venimeux: les ravisseurs, dont l’un parlait allemand “au dire du chauffeur”, avaient “l’embarras du choix” au pied de l’immeuble de l’avenue Foch, où les vieilles familles croisent les nouveaux rois du pétrole. Ils auraient pu enlever Akram Ojjeh, presque voisin. Dans ce cas, ironise le journal, le paquebot France récemment acquis “aurait pu servir de rançon…” Autrement dit: dans ce quartier, on ne manque pas de proies. On manque juste de scrupules… et parfois d’un bon dispositif de protection, quand l’État réserve ses gorilles aux symboles et laisse les autres compter leurs gardiens comme on compte ses actions.
Au fond, l’article tient dans un sourire cruel: la République peut bien dessiner des triangles autour de Ceyrac, les barons, eux, restent carrés… jusqu’au jour où la réalité leur taille les angles.





