N° 2997 du Canard Enchaîné – 5 Avril 1978
N° 2997 du Canard Enchaîné – 5 Avril 1978
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En ordure de mer… et en odeur de fric
Avril 1978: la Bretagne est encore noire, et Vadrot raconte une autre marée, tout aussi épaisse: celle des excuses. Les gagnants? Vidangeurs, camions-citernes… et la com’ officielle qui conseille de “gratter les rochers”. Pas d’argent pour un gros remorqueur, mais des commissions pour endormir, des pavillons de complaisance pour blanchir, et Shell qui “n’a pas grand-chose à voir” avec Shell, tout en craignant le boycott. Huîtres au mazout, ministre froissé, pétrocrates cyniques: l’ordure de mer devient politique nationale.
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En ordure de mer, et en odeur de fric
Un naufrage, c’est triste. Une marée noire, c’est sinistre. Mais une marée noire en période de communication gouvernementale, c’est un spectacle complet: on vous sert le pétrole en entrée, l’impuissance en plat du jour, et la mauvaise foi en digestif. Dans ce papier du 5 avril 1978, Claude-Marie Vadrot ne raconte pas seulement une côte bretonne tartinée au mazout; il démonte la mécanique bien huilée d’un État qui gratte les rochers à la petite cuillère et “gère” surtout… ceux qui regardent.
Dès l’attaque, l’ironie est noire comme la nappe: les premiers gagnants, ce sont les vidangeurs et les heureux propriétaires de camions-citernes. La catastrophe a du nez, et même du flair: elle renifle les marges, fait monter les prix, et transforme l’urgence en marché. Les paysans, eux, touchent des indemnités pour parquer leurs pompes à purin, avec en prime la leçon de morale implicite: “Vous devriez avoir honte de gagner de l’argent avec le malheur breton.” Traduction: quand le pétrole fait fortune, c’est l’économie; quand un paysan survit, c’est suspect.
“Grattez les rochers”, c’est la stratégie nationale
Le mot d’ordre officiel, Vadrot le résume comme on essuie une vitre sale: “Tout s’arrange, il suffit de gratter un peu les rochers.” Une écologie de chiffon et d’ongles. Pendant ce temps, la Marine marchande réclame un remorqueur de 20.000 chevaux. Réponse: pas de sous. Comme souvent, la mer est grande, mais le portefeuille public fait la taille d’une flaque.
Et pendant qu’on économise sur les muscles, les ports attendent, Antifer et Le Havre compris, “à la merci d’un incident de navigation”. On sent passer le sous-texte: aujourd’hui la Bretagne, demain ailleurs. Mais chut, ne criez pas “système”, on vous répondra “fatalité”.
Commissions, pavillons, et la politique de l’autruche
Vadrot vise ensuite la grande spécialité française: la commission qui rassure sans rien déplacer. Une commission d’enquête sur l’“Olympic Bravery” traîne, et l’idée d’une commission sur la navigation des pétroliers est aussitôt disqualifiée: ce serait “au-delà des compétences nationales”, “inopportun”, “inutile”… En clair: on évitera soigneusement de mettre le doigt là où ça fait mal, surtout si ça fait mal à des intérêts qui voyagent en première classe, pavillon de complaisance en bandoulière.
Le plus beau, c’est quand l’article élargit le cadre: “Trente marées noires”, 230.000 tonnes dans l’Atlantique, “une goutte”… et plusieurs millions de tonnes déversées chaque année. Autrement dit, la catastrophe n’est pas une anomalie: c’est une habitude qui a pris l’habitude d’être excusée. Même la Méditerranée est décrite comme une baignoire où l’on vide les fonds de soute, avec un bilan annuel à faire frémir les poissons… quand il en reste.
Shell dans sa coquille, D’Ornano au tribunal… et les huîtres à l’oilstreiculture
Et voici la seconde couche, celle qui colle aux doigts: la communication des pétroliers. Shell-France assure qu’elle n’a “pas grand-chose à voir” avec Shell-International, tout en s’inquiétant très fort d’un boycott et d’autocollants au “coquillage jaune”. La conscience tranquille, mais la publicité nerveuse.
Le morceau le plus délicieux (façon goudron) reste ce document interne “confidentiel” recensant des accidents “susceptibles” d’aboutir à des inculpations… annoté par un pétrocrate qui classe le pire en trois catégories: “surprise”, “ennuyeux”, “mauvais”. Le crime n’est pas nié: il est rangé, étiqueté, et archivé comme une facture. Pendant que des bénévoles rament dans le mazout, d’autres rament dans l’euphémisme.
En marge, D’Ornano joue au ministre-outragé: il refuse le “tribunal populaire”, préfère répondre “à des questions posées sur un ton admissible”. La marée noire, elle, ne connaît pas le ton admissible: elle entre sans frapper, sans protocole, et laisse des kilomètres de rivage en uniforme sombre. Le Canard, lui, fait ce qu’il sait faire: pointer la scène et souffler la réplique qui tue, jusqu’à l’absurde final où l’on invente une “oilstreiculture”, huîtres trempées dans le brut, comme si l’on pouvait recycler la honte en terroir.
Ce papier de 1978 sent déjà l’avenir: la prévention sous-financée, les responsabilités diluées, la com’ qui mousse, les citoyens qui écopent. Et au milieu, cette vérité poisseuse: on a construit une modernité qui roule au pétrole, et quand elle dérape, on demande aux gens de gratter les rochers. Avec le sourire, si possible.





