N° 3002 du Canard Enchaîné – 10 Mai 1978
N° 3002 du Canard Enchaîné – 10 Mai 1978
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La coupe est pleine
En mai 1978, tandis que le monde astique déjà ses crampons pour l’Argentine, Jean Manan vide la “coupe” jusqu’à la lie. Barrages, matraques, disparitions, nazis en cavale, catéchisme obligatoire et prime à l’“anti-terrorisme” : le Canard décrit la Coupe du monde comme un rideau de fumée cousu main par la junte de Videla. Avec Vazquez de Sola, le football devient une mécanique grinçante, presque une potence. Un texte acide, qui rappelle que le sport “apolitique” est souvent une politique très sportive.
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« La coupe est pleine » : quand un ballon sert de bâillon
Dans ce billet « Mundial », Jean Manan fait ce que Le Canard sait faire quand la fanfare officielle s’étrangle de patriotisme sportif : il enlève le confetti, gratte la dorure, et révèle le clou rouillé dessous. En mai 1978, à quelques semaines de la Coupe du monde en Argentine, l’événement est déjà vendu comme une fête universelle, neutre, apolitique, parfumée au gazon frais et à l’innocence des supporters. Manan répond par une carte postale à l’encre noire : l’Argentine du général Videla, celle où l’on disparaît plus vite qu’un billet au marché noir.
Le titre joue la fausse légèreté, « La coupe est pleine », comme si l’on parlait d’un verre de trop. Sauf qu’ici, la boisson, c’est la complaisance. Et l’ivresse, celle des chancelleries qui confondent “coup d’envoi” et “coup de crosse”.
Portrait-robot d’un “pays charmant” (avec matraque intégrée)
Le texte avance au pas de parade, mais dans une parade de cauchemar. Manan déroule la brochure touristique en la retournant comme un gant sale : contrôle sur la route de l’aéroport, barrages, fouilles, mitraillettes, enfants “pressés” au passage. Le tableau est volontairement excessif, donc terriblement juste dans son intention : rappeler qu’une dictature ne se contente pas de gouverner, elle quadrille.
Puis viennent les ingrédients de la cuisine sociale que la junte sert à huis clos : grands propriétaires fonciers, masses pauvres, enfants sous-alimentés, richesses du sous-sol dont “les trusts nord-américains” profitent, et une finance locale qui joue les domestiques zélés. Derrière la coupe en or, une caisse enregistreuse, et derrière l’hymne, une facture.
Le génie canardesque est là : dire l’horreur sans se donner des airs tragiques, en laissant l’ironie faire le sale boulot. On rit, mais le rire a des semelles plombées.
La “logique” des bourreaux : prime au tir, rabais sur l’humanité
Au centre, Manan résume la grammaire mentale du régime avec une formule qui claque comme un tampon administratif : “Un terroriste est un communiste. Tout homme abattu est un terroriste.” Tout est circulaire, donc pratique. La junte n’a pas besoin d’avoir raison, elle a besoin d’avoir une définition extensible, comme un élastique autour d’un dossier : ça serre, ça tient, et ça étouffe.
Le dessin de Vazquez de Sola (le football transformé en mécanique sinistre) fait office de légende muette : quand le stade devient décor, la violence devient accessoire. Le ballon devient projectile, qu'un militaire envoie dans la bouche d'un gardien ligoté à sa cage. Et la cage ressemble moins à un but qu’à une potence. Le sport comme décor de théâtre, la peur comme metteur en scène.
1936, 1978… et l’éternel maquillage des régimes
Manan pose le parallèle le plus inflammable possible : 1936. Pas pour faire de l’histoire en serre chaude, mais pour rappeler une habitude internationale, presque une superstition diplomatique : croire qu’un grand événement “ouvre” un pays, alors qu’il sert surtout à le vernir. Les dictatures adorent les compétitions : ça fait des foules, des drapeaux, des caméras, et cette musique si utile qui couvre les cris. Aujourd’hui on dirait “sportswashing”, mais le Canard, lui, n’a pas besoin d’anglais pour reconnaître un seau de peinture.
La pique finale est délicieuse et venimeuse : Manan rappelle que même chez nous, des voix ont “approuvé” le principe. Autrement dit, le scandale n’est pas seulement là-bas. Il est aussi dans l’orchestre des bonnes consciences ici, prêtes à fermer les yeux pourvu que la photo soit nette et que la recette billetterie remplisse les caisses.
Ce que le papier garde : un antidote à l’amnésie sportive
Relu aujourd’hui, ce texte ressemble à une notice d’utilisation du cynisme moderne. Il montre comment on fabrique l’innocence du spectacle : on parle pelouses, on tait les prisons; on compte les buts, on ne compte pas les disparus; on appelle ça “fête”, on oublie le prix d’entrée, payé par d’autres.
Et c’est là que La coupe est pleine frappe juste : il ne sermonne pas, il démonte. Une dictature ne demande pas qu’on l’aime, seulement qu’on regarde ailleurs. Manan, lui, oblige à regarder pile au centre du terrain, là où la vérité n’est pas hors-jeu.





