N° 3008 du Canard Enchaîné – 21 Juin 1978
N° 3008 du Canard Enchaîné – 21 Juin 1978
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Nice : On a perdu Médecin
Nice n’a plus de maire : Jacques Médecin a disparu. Dans le Canard du 21 juin 1978, l’absence devient une affaire publique, entre rumeurs, comptes dans le rouge et “alibi” argentin en pleine Coupe du monde. Vazquez de Sola enfonce le clou avec un Médecin façon avis de recherche : “Si vous le connaissez, soit d’Ève, soit d’Adam…”, clin d’œil à l’affaire Urbain Giaume que le maire jurait ne pas connaître. Une chronique où la politique locale ressemble à une cavale.
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Les vacances du maire, les sueurs de la ville
Autour de ce papier du 21 juin 1978, le gag est simple et cruel : Nice n’a plus de maire… parce que son maire s’est volatilisé. « On a perdu Médecin », écrit Le Canard, comme on déclarerait la disparition d’un trousseau de clés. Sauf qu’ici, le trousseau ouvre la mairie, le conseil général, et quelques portes dérobées.
Le texte raconte une absence qui dure, qui s’épaissit, et qui finit par devenir un personnage. Depuis le 22 mai, Jacques Médecin “n’apparaît plus en ville”. Une disparition assez longue pour que les Niçois commencent à lire les communiqués municipaux comme des bulletins météo : “éclaircies possibles, maire introuvable”. Et le sel canardier, c’est la justification publiée par Nice-Matin : l’Argentine. Le devoir, la Coupe du monde. Là-bas, “au moins, il n’y a pas de Canard enchaîné”. On imagine le voyage organisé : vol Nice-Buenos Aires, valise diplomatique, et bouée anti-hebdo satirique incluse.
“Ni d’Ève ni d’Adam”, mais beaucoup de monde au comptoir
Le dessin de Vazquez de Sola plante le décor avec une méchanceté joyeuse : un grand portrait “WANTED” de Médecin, et la consigne absurde, parfait clin d’œil à l’affaire Urbain Giaume : “Si vous le connaissez, soit d’Ève, soit d’Adam, prévenez la mairie de Nice.” Autrement dit : si vous l’avez vu, même par hasard, même entre deux verres, signalez-le. On n’est plus dans la gestion municipale, on est dans l’avis de recherche.
Et ce n’est pas un hasard si le slogan renvoie à la phrase “je ne le connais ni d’Ève ni d’Adam”, déjà épinglée par Le Canard en juillet 1977 à propos d’Urbain Giaume, figure de la nuit niçoise et trafiquant de drogue, présenté comme “inconnu” du maire alors qu’il était, disons, plutôt du genre “connu de la place Masséna” (Mayfair, Whisky-Club/King Club, etc.). La blague devient un mécanisme : quand le maire nie connaître quelqu’un, c’est que Nice entière l’a croisé, au minimum en affichant pendant une campagne.
L’Argentine comme cachette et comme alibi
Le papier joue aussi sur un autre malaise de l’époque : l’Argentine de 1978, vitrine sportive sous dictature militaire. Médecin s’y réfugie au moment où, à Nice, les rumeurs s’additionnent (réseaux, divorce, contentieux, “deux francs six sous” gagnés au tribunal, morale publique à géométrie variable). Le sous-entendu est grinçant : quand l’air devient irrespirable sur la Promenade, rien de tel qu’un grand bol de football au pays des disparitions… pour oublier les siennes.
Et pendant que Médecin “fait la Coupe du monde”, la ville, elle, fait la coupe… dans les comptes. Le Canard glisse l’information comme une note de service : déficit local qui dépasse les deux milliards de centimes. Dans la cité du maire, “on ne fait jamais dans le détail”. Évidemment : le détail, c’est ce qui finit en facture, et la facture, c’est ce qui finit en tutelle.
Le retour du réel : Barre, Ponia, et la tutelle au coin de la rue
Là, l’article appuie où ça fait mal : quand le chef disparaît, l’État se rappelle que la mairie existe. Un secrétaire général “monte” à Paris, discret pèlerinage vers Raymond Barre. Et le préfet des Alpes-Maritimes, Pierre Lambertin, envisagerait une mise sous tutelle administrative. Dans la bouche du Canard, cela ressemble à une opération de sauvetage… mais avec le même geste qu’on utilise pour immobiliser un bras cassé : on attelle, on serre, et on demande au patient d’arrêter de courir.
Le texte, au fond, raconte une mécanique française très durable : le notable local qui se croit intouchable, l’entourage qui éponge, l’administration qui tremble, et Paris qui n’aime intervenir que lorsqu’il n’y a plus de chaise sous le costume. Médecin n’est pas seulement “absent” : il incarne déjà le modèle du pouvoir municipal-personnel, où l’homme et la ville finissent par se confondre. Quand l’homme s’évapore, la ville découvre qu’elle a signé un bail… avec un fantôme.





