N° 3020 du Canard Enchaîné – 13 Septembre 1978
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Laissez-les vivre !
À “L’Espelidou”, près de Montpellier, le père Fabre a régné dix ans sur des enfants dits “attardés” comme un seigneur d’asile : coups, terreur, humiliations, violences. Bernard Thomas raconte l’impunité en soutane, la protection des notables, la mort d’Isabelle (8 ans) après une camisole et l’isolement… puis l’omerta : préfet, évêché, corps médical, tous “ouvrent leurs parapluies”. Et quand il faut un coupable, la justice trouve un étudiant. Fabre, lui, attend les assises.
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« Laissez-les vivre ! » : quand la soutane sert de couvercle
Bernard Thomas ouvre son papier comme on entrouvre une porte de cave dont l’air vous gifle. Pas besoin de grands effets : il suffit de poser le décor. Un prêtre-directeur, le père Fabre, une institution pour enfants dits “attardés” près de Montpellier, “L’Espelidou”, et une décennie de brutalités installées comme un mobilier. Thomas rappelle d’entrée une vérité gênante : l’horreur n’a pas toujours la décence d’être unanime. Certains criminels, eux, bénéficient d’un privilège rare : l’impunité respectable.
Un Moyen Âge en pension complète
Le texte est construit comme une longue phrase d’accusation, mais avec des crochets d’ironie qui grincent. Fabre “crétinise des cerveaux déjà faibles”, “supplicie les désobéissants”, terrorise le personnel. Et surtout, il rebaptise ses victimes : des “humors”, “humains non raisonnants”. L’expression est d’une cruauté administrative, un tampon sur le front qui autorise tout. Thomas s’en sert comme d’une clé : dès qu’un enfant est réduit à un mot, la violence devient une procédure, presque une méthode.
Les témoignages cités, coups, humiliations, violences sexuelles, forment une litanie. Et le dessin de Vazquez de Sola (le crucifix, “Ici, il faut suivre l’exemple du Christ !”) fonctionne comme une légende muette : l’injonction au “sacrifice” devient un alibi prêt-à-porter. On vous demande de souffrir, mais proprement, en silence, avec un halo au-dessus de la douleur. Le Canard, lui, arrache le halo et montre la corde.
Le club des soutanes, des décorations et des “bonnes familles”
L’un des passages les plus féroces chez Thomas, c’est la sociologie des protections. Fabre n’est pas seulement un bourreau : il est un bourreau homologué. Rosette de la Légion d’honneur. Vicaire général qui “le tenait en odeur de sainteté”. Un évêque influent, Mgr Marty, qui le protège “de sa soutane”. Une veuve de héros (maréchale de la Lettre de Tassigny) qui bataille pour lui. Madame Pompidou qui “secondait sa copine”. Et, pour compléter le tableau, l’ordre militaire et hospitalier de Saint-Lazare de Jérusalem, le duc de Brissac, le linge fin, l’encens, la porcelaine. Thomas appuie là où ça fait mal : l’affaire n’est pas seulement criminelle, elle est mondaine.
Les pensionnaires ? Des enfants d’officiers, de gendarmes, de cadres, de nobles, “et même une fille de sang royal”. Voilà l’autre ressort du scandale : on imagine souvent ces violences cantonnées aux marges. Thomas montre au contraire un mécanisme qui aspire aussi les sommets. L’Espelidou n’est pas un trou perdu : c’est un nœud, un carrefour de respectabilité, où l’on confie les “petits problèmes” en demandant surtout qu’ils cessent d’exister.
15 février 1976 : une mort qu’on habille en fatalité
Le récit de la mort d’Isabelle (huit ans) est d’une sécheresse terrible : refus d’assister à la messe, camisole, accrochée “comme un jambon” au mur de l’isolement, étranglée. Et, après, le chef-d’œuvre d’horlogerie cynique : Fabre raconte aux parents une fable “de cauchemar” où Dieu fait son marché (“Tu viens ?”), et les parents avalent. Non par bêtise, mais par confiance. Parce que Fabre est “un prêtre”, donc une autorité morale, donc un homme qu’on ne soupçonne pas, donc un homme qu’on ne contrôle pas. La chaîne est simple : soutane → crédit → impunité.
Thomas met aussi le projecteur sur ce qui suit : la panique n’est pas chez les parents, elle est dans les institutions dès que “le scandale filtre”. Rares journaux qui brisent le mur, “Sud” grâce à la journaliste Maryse Lapargue, et Le Canard. Les parents pieux crient au complot contre “le saint homme”. Le préfet couvre “l’incident” de sa casquette, l’évêché de sa mitre, l’université et le corps médical de leur mépris. Et l’administration “ouvre ses parapluies”. La météo officielle : grand beau sur l’omerta.
Quand la justice cherche un coupable… et trouve un étudiant
Le passage le plus noir, c’est la pirouette répressive. Au lieu d’inquiéter le système, on sort un nom, un étudiant de 26 ans, Bruno Eveillard, coupable idéal d’avoir “chahuté” un professeur, Savelli, neuropsychiatre responsable de l’établissement, présenté comme connaisseur des méthodes de Fabre. Résultat : inculpation pour “coups et blessures et dégradation de véhicule”. Et Thomas lâche la formule comme une gifle : “Loi anti-casseurs. Quarante et un jours de prison. Le salaud !”
Tout est là : la société se donne un os à ronger, pas le vrai. On punit l’insolence visible, pas la violence institutionnelle. L’époque est parfaite pour ce renversement : fin des années 1970, crispation sécuritaire, tentation de l’ordre, soupçon sur les “agitateurs”, indulgence pour les notables. Pendant que les enfants encaissent, la machine préfère poursuivre un détail bruyant plutôt qu’un crime silencieux.
Une affaire “à l’ancienne”, une leçon qui ne vieillit pas
Thomas conclut en signalant le livre de Charles Guérin, Morte pour une messe à “L’Espelidou”, et annonce une “belle tranche de vie” qui va s’étaler aux assises de Montpellier en octobre. Son dernier trait, “Saignante. Une bavette à la débile”, est volontairement cruel : il reproduit la brutalité du regard social posé sur ces enfants, comme pour dire que le crime commence bien avant la camisole. Il commence au moment où l’on accepte que certains soient traités comme des êtres de second rang, au nom du Bien, de Dieu, du calme public, ou simplement de la tranquillité des adultes.
Au fond, “Laissez-les vivre !” est un titre à double fond. Il vise les enfants qu’on n’a pas laissés vivre. Il vise aussi ceux qui, autour, ont laissé vivre le système. Et il vise enfin une vieille habitude française : quand l’horreur porte une rosette, on lui trouve un coussin. Le Canard, lui, retire le coussin et laisse la chaise grincer. C’est désagréable. C’est le but.





