N° 3022 du Canard Enchaîné – 27 Septembre 1978
N° 3022 du Canard Enchaîné – 27 Septembre 1978
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La Mare aux canards
Deux billets, une même farce : en 1978, la “rigueur” sait nager… dans l’argent public. Dans “Inflexion”, Giscard et Barre finissent par offrir au RPR son sous-marin nucléaire, pendant que l’Assedic menace de sombrer. “Gloup !”, dit le dessin de Lap, et toute la politique budgétaire fait des bulles. Dans “Délit de Peyrefuite”, une 604 ministérielle grille les feux et manque les piétons : à bord, Alain Peyrefitte, garde des Sceaux et donneur de leçons. L’exemplarité, ici, roule sans clignotant.
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Deux vignettes, un seul régime : l’État “exemplaire” en roue libre
Dans La Mare aux canards du 27 septembre 1978, le double billet fonctionne comme une paire de jumelles : un œil braqué sur les milliards engloutis dans le ventre noir d’un sous-marin, l’autre sur une 604 ministérielle lancée comme un dogue au milieu des feux rouges. Dans les deux cas, le pouvoir promet l’ordre, la rigueur, la vertu… et offre un gag mécanique : “Gloup !” pour Raymond Barre qui coule avec “L’Inflexible”, et “délit de Peyrefuite” pour Alain Peyrefitte, moraliste à gyrophare, qui fait la morale en laissant la tôle aux autres.
L’“Inflexible” : la rigueur au fond, les milliards à flot
Le premier billet est une petite leçon de natation politique. On y apprend que Giscard et Barre “l’inflexible” finissent par fléchir devant le RPR. La caricature de Lap enfonce le clou (et le ministre) : le sous-marin baptisé “L’Inflexible” prend l’eau, la tête de Barre dépasse à peine, et le slogan implicite est simple : on peut être “insubmersible” dans les discours, moins dans les comptes.
La cible est double. D’un côté, la politique de défense, avec ses programmes lourds, coûteux, lents, et politiquement très “virils” (le genre de joujou stratégique qui fait sérieux même quand il arrive trop tard). De l’autre, l’Assedic, caisse d’indemnisation du chômage, annoncée “à sec” dans quelques mois. Le Canard installe alors son contraste préféré : quand il s’agit d’acheter du prestige, l’État trouve des poches, des fonds, des rallonges, des tuyaux. Quand il s’agit d’acheter du temps social, il trouve surtout des explications, des haussements d’épaules et un air de flûte à bec budgétaire.
Et derrière la plaisanterie, on sent 1978 : chômage installé, inflation encore dans les esprits, “rigueur” devenue posture, et majorité giscardienne tiraillée. La mention de Chirac est décisive : Barre ne “plonge” pas par conviction maritime, mais parce que la majorité dépend d’un rapport de force avec un RPR qui sait faire payer cher ses humeurs. Ici, l’“inflexion” n’est pas une nuance, c’est un ticket de péage.
“Peyrefuite” : morale en bandoulière, code de la route à la trappe
Le second billet change de décor, pas de mécanisme. On passe de l’océan budgétaire au bitume parisien, mais l’idée reste identique : les règles sont pour les piétons. Le narrateur suit une 604 “beige” (détail savoureux, comme si la couleur devait atténuer la vitesse) qui brûle un feu, manque de faucher des passants, zigzague, accroche un camion, et continue, parce que “le passager” fait signe au chauffeur de ne pas s’arrêter. Tout est écrit comme un petit film muet de chasse à l’homme, sauf que l’homme est un ministre et la chasse est un service public inversé : la population est le décor qu’on évite.
La révélation tombe avec la gourmandise du Canard : Alain Peyrefitte, garde des Sceaux, académicien, “grand répandeur de morale”. Voilà le gag : la Justice dans une voiture qui commet des infractions, et qui, au passage, invente un délit sur mesure. Le dessin de Vazquez de Sola achève la scène : le ministre au volant, et la bulle qui renverse l’indignation habituelle : “Et l’on se plaindra encore des lenteurs de la justice !” Oui, forcément. La justice, ce jour-là, n’était pas lente : elle était pressée.
Le billet est aussi une satire de la déresponsabilisation en uniforme : cocarde, mission, urgence supposée, impunité pratique. Le texte se permet une dernière pique délicieuse (“aux dernières nouvelles, il ne s’agirait pas d’une voiture volée”), comme pour dire : pas besoin de voleurs quand on a des fonctions. La fuite n’est pas un accident, c’est un privilège qui klaxonne.
L’exemplarité comme sport de contact
Mis ensemble, ces deux billets font une radiographie moqueuse d’un même réflexe : la vertu proclamée et la facilité pratiquée. D’un côté, on serre la ceinture des chômeurs au nom de la rigueur, tout en relâchant deux milliards “de rabiot” pour calmer les nerfs d’un parti. De l’autre, on prêche la morale publique, tout en traitant la rue comme une annexe du cabinet ministériel, feux rouges inclus.
Ce qui rend l’ensemble drôle (et acide), c’est que le Canard ne force pas : il montre. Un sous-marin qui s’appelle “L’Inflexible” et fait “Gloup !”. Un ministre de la Justice qui fait un “délit de fuite”. La satire est déjà dans les intitulés. Le reste, c’est une question de vitesse : celle des milliards, et celle des 604.
Hommage de Gabriel Macé à Marcel Rioutord, disparu le 21 septembre.





