N° 3030 du Canard Enchaîné – 22 Novembre 1978
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Le Canard casse le morceau
En 1978, Le Canard profite du film Le Sucre pour rouvrir le dossier du krach sucrier de 1974: pénurie annoncée, cours qui s’emballent, ruée des spéculateurs… puis chute, surtout pour les petits. Jacques Lamalle recolle les étiquettes: derrière la comédie, une mécanique de marché, d’intermédiaires et de banques où les “gros morceaux” retombent sur un matelas, et les “petits” sur le carrelage. En contrechamp, Grousset salue une satire claire, parfois appuyée, souvent efficace.
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Quand le sucre fait tourner la tête… et les comptes
En novembre 1978, Le Canard joue les projectionnistes… mais avec une lampe de mineur. Le film Le Sucre remet en scène le krach de la spéculation sucrière à Paris (décembre 1974), et Jacques Lamalle en profite pour recoller les étiquettes sur les bocaux: derrière la comédie, une mécanique très sérieuse de marché “organisé”, d’intermédiaires très organisés, et de petits porteurs priés de rester… petits.
On n’est pas dans l’innocent “on a tenté un coup”. On est dans le grand classique: un produit banal, une pénurie annoncée ou fantasmée, des cours qui s’emballent, puis la ruée. Et quand ça retombe, ça ne retombe pas sur tout le monde pareil. Les plus légers finissent écrasés, les plus lourds retombent sur des matelas.
Le décor: betteraves, marchés, et poudre aux yeux
Lamalle rappelle le point de départ: campagne sucrière, commerce européen, soubresauts internationaux… et une place parisienne où l’on découvre que la “marchandise” peut devenir un prétexte. Le sucre sert de carburant à une spéculation en chaîne, avec ses rites: appels de marge, lots, commissions, et cette impression que la Bourse est un casino, mais avec des huissiers, des parapheurs et des gens très bien mis.
Le texte découpe l’affaire en “morceaux” (petits et gros) et c’est là que le rire coince un peu dans la gorge: les “petits” sont nombreux, remuants, interchangeables; les “gros”, eux, ont des noms, des réseaux, et le sens du parapluie.
La CLAM, les marges, et le moment où la musique s’arrête
Au centre, une pièce maîtresse: la CLAM, organisme bancaire censé “gérer le marché”. Formule superbe: gérer le marché, comme on gère un incendie en vendant des allumettes. Quand la maison brûle, les résultats ne sont plus “couverts”, et la caisse se retrouve vide au pire moment, celui où tout le monde réclame.
Lamalle insiste sur la chaîne de responsabilités et de protections: commissaires, présidents, “interprètes”, banques et tuyauteries. L’article a cette cruauté précise du Canard: il ne se contente pas de dire “ça sent l’arnaque”, il montre comment ça peut sentir l’arnaque tout en restant parfumé “règlement du marché”.
Et puis vient la scène-clé, celle que le film dramatise et que l’article remet à l’heure exacte: fermeture, panique, sauvetage, réouverture. La morale, chez Lamalle, n’est pas “la cupidité est mauvaise” (catéchisme de fin de repas), mais “les règles ne punissent pas les mêmes appétits”. Les petits spéculateurs sont priés de se noyer en silence, pendant que les gros trouvent toujours une bouée homologuée.
Le film vu par Grousset: une satire qui croque… puis mâche
La critique de Jean-Paul Grousset (page 7) sert de contrechamp. Il résume le processus sans fioritures: pénurie feinte, ruée sur les stocks, hausse, afflux de spéculateurs… et surtout le casse-pipe des petits. Le film, dit-il en substance, a la bonne idée d’être joyeusement caustique, de rendre l’exposé clair, de croquer une galerie de “magouilleurs” lisible.
Grousset note aussi les limites: par moments la caricature force, et l’action ralentit vers la fin. Mais l’essentiel est là: de très bons moments, et une distribution qui donne un visage aux rôles (le “gogo” magnifique, l’entremetteur, le filou, le grand maître de la combine). Là où Lamalle nomme les rouages, Grousset salue l’efficacité du projecteur: on comprend, on rit, et on grimace ensuite, parce qu’on a compris.
Le vrai sucre du papier: synchroniser la comédie et le réel
Ce que Le Canard “casse”, au fond, ce n’est pas seulement un morceau de sucre: c’est le petit mensonge confortable selon lequel la spéculation serait une fête où chacun paie son ticket. Lamalle démonte l’illusion du jeu égal. Grousset applaudit le film quand il met cette inégalité en scène sans la noyer dans la morale.
Résultat: un diptyque rare, où la fiction sert d’appât (un bonbon satirique), et où le journal ramène le lecteur au goût de cendre des dossiers: commissions, banques, “marché” prétendument régulé, et, au bout, des perdants choisis d’avance. Le sucre, ce n’est pas que du cinéma. C’est aussi une vieille spécialité française: caraméliser les risques pour que ça passe… jusqu’au moment où ça colle aux doigts.





