N° 3031 du Canard Enchaîné – 29 Novembre 1978
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Voyage au bout de L’Aurore
En novembre 1978, Le Canard raconte “L’Aurore” comme une partie de poker: fausses sorties, vraies prises, démissions bien placées et portes qui s’ouvrent au bon propriétaire. Hersant avance en jurant qu’il n’avance pas, pendant que l’Élysée coupe (sans couper, bien sûr). Entre “Giscard à la coupe”, les “ronds de Chapot” et l’“expert” Fournier, la fable est limpide: un journal n’est pas qu’une rédaction, c’est aussi une serrure… et certains ont le trousseau.
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Hersant, l’« Aurore » et le grand art de gagner sans avoir l’air d’y toucher
L’article raconte une prise de guerre comme on raconte une partie de poker: fausses sorties, vrais renoncements, et, au bout de la table, un gagnant qui ramasse les jetons en répétant qu’il n’a « rien fait ». Robert Hersant, en 1978, n’est déjà plus un simple patron de presse: c’est un organisateur de circulation. Pas seulement des journaux, mais des hommes, des signatures, des conseils d’administration, des fidélités, des démissions. Et quand ça circule bien, ça ressemble à du « pluralisme ». Quand ça circule trop bien, ça ressemble à une évacuation.
Le Canard, lui, prend l’affaire par le bon bout: non pas le drame romantique d’une rédaction, mais le mécanisme. Une rédaction, ça se change. Un propriétaire, ça se multiplie. Et « L’Aurore », dans ce récit, n’est pas tant un titre qu’un point d’accès: à l’imprimerie, au marché publicitaire, aux réseaux, à l’« opinion » fabriquée en série. D’où le titre au vitriol: voyage au bout d’un journal, et surtout au bout d’un certain âge de l’illusion.
Le coup du “on ne voulait pas” : la fausse retraite comme stratégie
Le papier insiste sur la “sacrée collection de fausses sorties” et les “rebondissements” qui finissent par faire croire que tout cela arrive malgré les acteurs, comme une météo. En réalité, c’est précisément le charme de la méthode: avancer en expliquant qu’on recule, gagner du terrain en jurant qu’on se contente de sécuriser le jardin.
L’angle le plus corrosif du Canard, c’est de montrer comment la “guerre” se gagne à l’ombre des organigrammes: un président de société (Janrot) qui saute, un directeur de la rédaction (Roland Faure) qui démissionne, un remplacement “tout trouvé”, et la maison continue, mais avec d’autres clés dans les poches. Le journal, ici, n’est plus une voix: c’est une serrure.
Le “Giscard à la coupe” : quand l’Élysée coupe, recoud… et s’étonne qu’on le dise
Le petit encadré sur la “réponse du chef de l’État” vaut son poids de ciseaux: d’un côté, on se plaint qu’on accuse le pouvoir d’intervenir; de l’autre, l’article aligne les éléments qui font précisément sentir l’intervention, les proximités, les coups de fil, les relais. Le Canard ne force pas: il juxtapose, et c’est déjà un réquisitoire.
Chapot, Fournier, Dassault: les seconds rôles qui disent le scénario
Le Canard s’amuse (noir) avec ses personnages de coulisses: Victor Chapot, “grand conseiller” et chef d’orchestre des “ronds”, l’expertise de Marcel Fournier résumée à une phrase assassine (“le premier jour où j’ai lu L’Aurore, c’est le jour où j’ai décidé de l’acheter”), et l’idée qu’un autre grand industriel aurait bien voulu mettre la main sur le titre.
Ce théâtre d’appuis et de contre-appuis raconte une chose simple: un journal, en 1978, n’est pas seulement une aventure éditoriale. C’est une pièce dans un montage. Le Canard, fidèle à sa cruauté pédagogique, rappelle au passage que le syndicat du Livre, l’imprimerie, les accords, tout cela pèse autant que les belles déclarations sur la liberté de la presse. La liberté, oui; mais imprimée où, par qui, avec quel carnet d’adresses, et sous quel actionnariat?
“Pluralisme-Hersant”: le mot de la fin comme aveu
La conclusion en forme de pirouette (“Comme à Paris, le pluralisme-Hersant est en marche”) est une gifle sèche: elle ne prétend pas que tout est identique, elle dit que tout peut devenir compatible. Qu’on peut faire cohabiter des titres différents sous une même logique d’expansion, et appeler ça diversité parce que les manchettes ne sont pas imprimées avec la même police.
Le Canard ne “délaye” pas: il pique. Sa cible n’est pas seulement Hersant; c’est la facilité collective à confondre pluralité de kiosque et pluralisme réel. Quand un groupe “sauve” un journal, il peut aussi sauver surtout sa propre surface d’influence. Et “L’Aurore”, dans cette histoire, se réveille avec la sensation d’avoir été réveillée par quelqu’un d’autre.





