N° 3048 du Canard Enchaîné – 28 Mars 1979
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La curieuse manif de la police
Le 28 mars 1979, La Mare aux canards ausculte une drôle de fracture: pas celle des vitrines, celle de la police… qui se dédouble. Christian Bonnet, Jean Paolini, le commissaire Constant, le “hors rang” Le Xuan: au fil des manifs (sidérurgistes, autonomes), l’ordre ressemble à une mécanique de retardements, d’infiltrations et d’auxiliaires “munis de cartes” qui ouvrent les cordons. Kerleroux pique là où ça fait mal: la matraque comme carrière, et la “sainte tradition” comme excuse.
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Quand l’ordre “tient” surtout à ses ficelles
Dans cette Mare aux canards du 28 mars 1979, on ne nous parle pas d’une police qui “casse” mais d’une police qui… se dédouble. Officiellement, le ministère de l’Intérieur de Christian Bonnet “maintient l’ordre” lors de la marche des sidérurgistes. Officieusement, il maintient surtout la légende: celle d’un appareil net, homogène, professionnel, où les coups de matraque viennent toujours de la même main gantée. Le Canard s’amuse à retourner le gant: sous le cuir, on trouve du mou, du flou, et parfois carrément du civil.
Le titre est une perfidie sèche: “La police ne s’est rien cassé”. Traduction: si “casse” il y a, ce n’est pas forcément là où l’on désigne d’habitude. Et si l’on se bouscule, c’est autant dans la chaîne de commandement que dans les vitrines.
“Du mou sous les casques”: l’ordre à retardement
Premier effet comique (mais très politique): les CRS et gendarmes “mettent du temps” à intervenir. Le papier suggère une mécanique d’horloger enrhumé: ordres qui tardent, relais confus, chefs embarrassés, et, au cœur du sketch, Jean Paolini (directeur de cabinet) qu’on imagine transformé en standardiste de crise, avec numéro de téléphone en guise de doctrine. On attend “dix minutes” pour recevoir l’ordre d’intervenir, dit-on. Dix minutes, c’est long quand ça chauffe; c’est court quand on veut laisser monter la température.
Le Canard insinue surtout une chose: la lenteur n’est pas forcément une faiblesse, elle peut être une méthode. Quand l’ordre arrive après la bagarre, il peut ensuite arriver en sauveur. Pratique: on gagne deux fois, d’abord en laissant le désordre salir l’adversaire, puis en le “rétablissant” avec de beaux communiqués.
Les “auxiliaires d’élite”: la carte qui ouvre les cordons
Au passage, l’article glisse un détail qui n’en est pas un: près du magasin Lancel, place de l’Opéra, une dizaine de “zigotos” armés de matraques demandent à passer, “présentent leurs cartes”… et passent. Le mot SAC arrive comme une évidence, sans même qu’on ait besoin de l’écrire très gros: l’idée d’une sous-traitance musclée, d’un petit personnel para-policier qui circule à l’aise, parce qu’il est “du bon côté”.
C’est là que le dessin de Kerleroux fait mouche: “Faut les comprendre ces jeunes… Plus tard ils seront chômeurs ou C.R.S.” L’ironie est double: la matraque comme débouché social, et l’État comme agence d’intérim du bâton.
Le flic “casseur”: l’infiltration qui suinte
Le morceau le plus grinçant reste l’histoire du flic en civil déguisé en “casseur”, capturé par des militants de la CGT. Bonnet et le préfet jurent qu’il “infiltrait” pour identifier Le Xuan, gardien “hors rang”, présenté comme “communiste” et homme des missions difficiles, aux ordres du commissaire Constant (XXe). Sauf que l’article pose la question qui tue, sans grandiloquence: si Le Xuan est déjà connu, pourquoi ce théâtre? Pour observer, pour provoquer, pour “balancer” deux ou trois projectiles sur les collègues, et nourrir ensuite la bonne narration?
Le Canard ne prétend pas résoudre l’enquête: il montre le décor. Et le décor, c’est une police qui joue à cache-cache avec elle-même, où l’infiltration devient un alibi universel, comme un tampon “service” apposé sur des opérations douteuses.
“Une saine tradition”: quand la bavure devient routine
La chute est presque pédagogique: un brigadier retraité, Roth, raconte ses missions “actives” en civil (1969-1970). On ajoute un exemple de 1977, lors d’une manif au Quartier latin contre l’extradition de Klaus Croissant, où des CRS embarquent… deux policiers en civil. Moralité: ce n’est pas l’exception, c’est la pratique. Et quand une pratique devient “saine tradition”, elle devient surtout une immunité.
Dans ce 1979-là, le Canard pointe une violence moins visible que la matraque: la confusion organisée. Une démocratie peut survivre à des coups. Elle s’abîme plus sûrement quand, à force de doubles fonds, plus personne ne sait qui frappe, qui commande, qui couvre, qui raconte.





