N° 3052 du Canard Enchaîné – 25 Avril 1979
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Exentia en Vendée : quand l’armée perd la bataille contre la pluie
En avril 1979, Claude-Marie Vadrot démonte les manœuvres Exentia, annoncées comme un sommet de modernité militaire. Sur le papier : débarquement, hélicos, avions, flotte, ordinateurs et radars. Sur le terrain : pluie, retard, colonnes égarées, réservistes à peine prévenus, logistique qui patine… et carburant englouti à la minute. Les civils voient surtout passer l’intendance du désordre, pendant que l’état-major promet des “leçons” que lui seul lira. Une démonstration grandeur nature de la puissance française… à trébucher proprement.
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Exentia : la grande guerre… contre la pluie, l’essence et le bon sens
Dans le Canard du 25 avril 1979, Claude-Marie Vadrot raconte un exercice militaire annoncé comme le grand barnum technologique de l’époque, et qui finit en théâtre de trébuchements. Le décor est planté dès le haut de page : « L’armée française envahit la Vendée », rien que ça. En face, des « Jaunes » et des « Verts » jouent l’ennemi, avec un scénario qui sent la géopolitique de tableau d’état-major (Afrique, uranium, pétrole, “intérêts” non déclarés), mais surtout une réalité plus têtue : le terrain, le temps, la logistique… et l’improvisation.
La satire de Vadrot, c’est l’art de montrer que l’armée moderne aime les acronymes, les ordinateurs et les radars, mais que la boue reste une arme de destruction massive. Exentia est annoncée comme une manœuvre gigantesque (des milliers d’hommes, des centaines de véhicules, avions, hélicos et navires), « les plus importantes en France depuis la dernière guerre »… et elle se fait “torpiller” au sens propre par la flotte, ou plutôt par ce qui lui sert de rival invincible : les éléments. La pluie empêche le débarquement, retarde les opérations, disperse les colonnes, et ridiculise les certitudes. La grande mécanique est grippée par une gouttière céleste.
Des héros, des “bravos”, et des annuaires
Le texte est truffé de petites scènes qui valent procès-verbal de comédie. Ici, des réservistes, convoqués pour défendre la côte, qui gardent la ville armés d’un téléphone… et d’un bottin. Là, des soldats qui se perdent, d’autres qui s’installent “chez l’habitant” sans prévenir, et l’on devine les mairies, les gendarmes et les riverains transformés en intendance gratuite d’un exercice censé prouver la maîtrise.
Vadrot a le chic pour relever l’absurde “administratif” au milieu du martial : on ne manque pas d’hommes, on manque de coordination. On ne manque pas de chefs, on manque d’informations qui descendent. Et pendant que l’on joue à l’invasion, on donne surtout l’impression de tester la résistance des nerfs civils. La Vendée, ce jour-là, ne voit pas passer “la Défense”, elle voit passer “le bazar”.
Pas de quartier pour l’essence : la guerre au litre
Le nerf de l’exercice, c’est aussi le carburant. Vadrot pointe le gouffre : l’hélico “économe”, c’est dix litres par minute. De quoi transformer toute manœuvre en concours de siphonnage national. La formule est assassine parce qu’elle est simple : l’armée “renonce” à faire venir la presse, mais avait bien pris soin d’expliquer quelques jours avant que la population devait se “manifester” en nourrissant les moyens et l’association… Comprendre : quand ça patine, on cherche du renfort dans les cuisines.
Et soudain, l’exercice prend un autre sens. Exentia, censée montrer la modernité (informatique, électronique, mouvements déterminés par ordinateurs), ressemble à une maquette trop chère qu’on secoue et dont les pièces tombent. Le plus vachard est là : dans ces manœuvres, “il n’y aura, pour une fois, ni vainqueur ni vaincu”. Un officier supérieur promet que les ordinateurs fourniront “la véritable leçon” de ce qui s’est passé… mais Vadrot glisse le crochet qui tue : il est probable que seul l’état-major connaîtra les conclusions. Le soldat, lui, apprendra surtout à patienter.
Le progrès en rangers : quand la techno sert à ne pas comprendre
La modernité décrite ressemble à un rideau de fumée. Tout le monde se plaint de ne rien savoir, de ne rien comprendre, et l’on console les subalternes en taisant le nom des supérieurs : carrière oblige. Même Valéry Giscard d’Estaing apparaît en filigrane, associé à cette communication verticale où l’aveu d’un problème de défense prend quatre heures… et encore, “pas au point”. C’est toute une époque : une France qui veut paraître puissante, rationnelle, équipée, mais qui, dès que l’on ouvre la porte du hangar, laisse voir le désordre, les susceptibilités, et la chaîne d’ordres qui fait du surplace.
Vadrot ne force pas le trait : il le laisse venir. L’exercice Exentia devient la démonstration involontaire d’une armée capable de projeter des hommes, des machines et des budgets, mais moins douée pour projeter une organisation lisible. À la fin, la Vendée n’a pas été “envahie” : elle a été testée. Et c’est peut-être elle qui a le mieux résisté.





