N° 3053 du Canard Enchaîné – 2 Mai 1979
N° 3053 du Canard Enchaîné – 2 Mai 1979
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La Mare aux Canards
Le Canard du 2 mai 1979 épingle deux arts français très sûrs : se taire et encaisser. Claude Angeli invente le “droit de non-réponse” : fonds secrets sud-africains, Maurice Papon, commissaires corrompus… et, en face, pas un soupir. Jérôme Canard ressort un fac-similé croustillant : en 1971, le promoteur Jean-Claude Jacquesson arrose “Mieux vivre à Rouen” d’un chèque de 10.000 F, dans l’orbite de Jean Lecanuet. Silence d’un côté, papier timbré de l’autre : même parfum d’impunité.
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Le silence, cette colle universelle
Dans ce coin-là du marigot, on ne parle pas, on “ne répond pas”. Claude Angeli baptise la manœuvre avec une précision de greffier et une cruauté de caricaturiste : le “droit de non-réponse”. Le Canard a mis en lumière l’existence d’un groupe de pression financé par les fonds secrets du gouvernement sud-africain, avec sa petite “section française du parti sud-africain” peuplée de “six hommes de presse, seize députés, sénateurs et hommes politiques”. Et depuis ? Pas un mot. Pas même la phrase de service, celle qui sent l’eau tiède et la lessive : “Mes sympathies pour Pretoria n’ont rien à voir avec ces sordides histoires…” Rien. Muets comme des notables pris en flagrant délit de conscience.
Angeli ne réclame pas des aveux héroïques. Il réclame le minimum syndical du scandale moderne : un démenti, un soupir, une grimace. Ce qui l’intéresse, c’est la mécanique. Le silence n’est pas une pudeur, c’est un outil. Il sert à laisser passer l’orage, à faire comme si l’article n’avait été qu’une rumeur de papier, et à compter sur un réflexe bien français : “si ça se tasse, c’est que ça va”.
Quand l’État fait la sourde oreille, l’oreille devient doctrine
Le texte d’Angeli empile des exemples comme on aligne des casseroles dans une cuisine trop petite. Maurice Papon, ministre du Budget, est interrogé (personnellement et par lettre) sur une indulgence fiscale accordée à “ses deux gendres” : réponse transmise par attachée de presse, façon porte capitonnée, “nos questions n’appellent aucune sorte de réponse”. L’ancien préfet de police ne “se met pas à table”. Comprendre : il laisse les autres débarrasser.
Même ambiance côté “Grande Maison” policière : six grands commissaires parisiens convaincus de corruption après des enquêtes de l’IGGS. Sanctions ? Quelques mutations, des départs à la retraite, le tout emballé comme une punition sans trace. À l’inverse, un CRS “sans galons” accusé d’exhibitionnisme à Marseille, lui, passe au tribunal. Angeli force le contraste jusqu’au ricanement : la police a son échelle des valeurs morales, où “un CRS exhibitionniste déshonore bien plus la corporation qu’un commissaire corrompu”. Voilà comment une institution fabrique sa vertu : elle choisit soigneusement le péché qui se voit.
Rouen, gros chèque, petite gêne
À côté, Jérôme Canard (signature collective) raconte une autre musique : celle de la caisse enregistreuse qui couvre le bruit du scrupule. “Quand Lecanuet encaissait bien…”, sous-titre implicite : quand la politique se finance au stylo-plume.
Jean Lecanuet, “patron de l’UDF”, voit comparaître le 3 mai un de ses généreux supporters, le promoteur immobilier Jean-Claude Jacquesson. Accusé de complicité de fraude fiscale “en compagnie de l’escroc international Sharon Flatto”, lequel s’est enfui en Israël où il s’est fait élire député pour éviter l’extradition. Le décor est planté : l’argent fait des tours de passe-passe, et la frontière sert de rideau de scène.
Le Canard exhibe la pièce maîtresse : une lettre du 9 mars 1971, sur papier à en-tête de l’association “Mieux vivre à Rouen” (installée “au 50 bis, rue Verte”), adressée à M. Mainot, mairie de Rouen. Jacquesson y annonce un projet de “centre commercial” rue du Gros-Horloge et, pour “marquer [sa] confiance”, joint “la somme de 10.000 F” en contribution aux frais de campagne. Le chèque a la politesse de la démocratie locale : il sourit en glissant.
La morale en option, le reçu en triple exemplaire
La suite, Canard la raconte au scalpel : l’opération d’achat-revente (avec “3,8 millions de francs de bénéfices prévus”) aurait bien eu lieu, puis le centre commercial n’a “jamais vu le jour”. Les locaux, eux, ont été repris par la chaîne “Grandes magasins Prisunic”. Et quand la Direction générale des impôts passe derrière le décor, elle ne retient “que 100.000 francs” de “sommes taxables dissimulées” dans cette affaire rouennaise du “gang Flatto”. Comparé à une fraude fiscale annoncée à “530 millions”, c’est presque présenté comme de la menue monnaie. “Ce n’est vraiment rien.” Voilà l’ironie finale : l’énormité générale sert d’alibi à l’indécence particulière.
Une même morale: l’impunité par évaporation
Mis côte à côte, Angeli et Jérôme Canard décrivent la même cuisine, mais pas avec les mêmes casseroles. D’un côté, des ministres, des hauts fonctionnaires, des élus, des hommes de presse mis en cause, qui ne réclament pas le droit de réponse, seulement le droit de se taire. De l’autre, un système de financement et de connivences où l’on “encaisse bien”, avec lettres, associations, adresses propres, et chèques qui sentent la campagne électorale.
Le Canard ne demande pas la guillotine, il demande l’embarras. Il note surtout ceci : le silence aide. Chacun “retourne tranquillement à ses affaires et reprend son petit commerce”. Et la meilleure garantie de longévité, en politique, n’est pas la vertu. C’est l’aptitude à laisser la boue retomber sans faire d’éclaboussures.





