N° 3054 du Canard Enchaîné – 9 Mai 1979
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Opération copinage à RTL
Le 9 mai 1979, Claude Roire raconte une opération de “copinage” qui sent la naphtaline de cabinet: Valéry Giscard d’Estaing veut placer Philippe Grumbach à la tête de RTL, radio pourtant luxembourgeoise. L’Élysée s’en mêle, Gaston Thorn est reçu, les actionnaires (Lambert-de-Lamotte, Paribas, Hachette, Schlumberger) grincent, et Jacques Wahl avoue son impuissance à Jean Riboud: “c’est de la folie, mais le Président a pris sa décision”. Au centre, une idée brutale: contrôler ce qu’on dit du Président “chaque matin”. L’antenne, “à moi”.
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« L’antenne est à moi » : quand Giscard joue au chef de station
L’article de Claude Roire raconte une scène très giscardienne, donc très Ve République: le pouvoir qui fait semblant de ne pas toucher aux micros, mais qui finit par y laisser ses empreintes digitales, bien grasses. RTL, station “périphérique” luxembourgeoise, est censée être hors du périmètre. Justement: c’est pratique. On peut y bricoler une influence à l’abri des grands discours sur l’indépendance, avec le petit sourire de celui qui “ne fait que conseiller”.
Le prétexte du moment, c’est une nomination: Philippe Grumbach, ancien directeur de L’Express, doit être désigné administrateur-délégué par le conseil de la Compagnie luxembourgeoise de télévision. Roire ouvre au scalpel: Giscard “impose un de ses copains comme patron de RTL”. Et l’affaire est vendue comme une opération de copinage, presque une formalité technique, alors qu’elle ressemble à un acte de souveraineté privée: on ne nationalise pas, on “place”.
Une radio “périphérique”, un pouvoir très central
Dans la France de 1979, l’audiovisuel reste un terrain où l’État a la main lourde et la pudeur légère. L’ORTF a été démantelée, certes, mais l’esprit de maison continue: on réorganise, on renomme, on repeint la façade, et on garde les clés. RTL, Europe 1, RMC: ces “périphériques” ont longtemps offert une respiration face aux antennes publiques. D’où l’intérêt, pour l’Élysée, de les parfumer à son odeur.
Roire rappelle le détour par Luxembourg: Gaston Thorn, chef du gouvernement du Grand-Duché, aurait été reçu par Giscard “pour causer du poste”. Et la conversation, rapportée comme une saillie, vaut aveu de méthode: RTL pourrait devenir une sorte de “CBS européenne”. Traduction en langage marigot: une machine d’influence à grande portée, avec un habillage international. Et quand Thorn demande ce qu’il y a de si passionnant dans ce poste, la réponse tombe, royale: “Ce qui m’intéresse, c’est ce qu’on dit du président de la République chaque matin.” Voilà. Pas la culture, pas l’information, pas le pluralisme: la météo du chef.
Grumbach, le copain, et la valse des actionnaires
Le plus drôle (façon de parler), c’est que tout le monde voit la ficelle. Le groupe belge Lambert-de-Lamotte commence à se mordre les doigts d’avoir signé en 1973 un accord laissant au gouvernement français le privilège de désigner le patron de la station. Les “petits” actionnaires, eux, gémissent: Paribas, Hachette, Schlumberger, et les autorités luxembourgeoises pleurent à l’idée de la “mauvaise réputation” de Grumbach dans la presse. On sent l’angoisse bourgeoise: pas tant le principe du piston que le risque de tache sur la nappe.
Et même à l’Élysée, ça tousse. Roire cite Jacques Wahl, secrétaire général, inquiet au point d’aller se plaindre à Jean Riboud (Schlumberger et actionnaire de RTL). Wahl, lucide malgré lui, lâche cette phrase splendide, qui sonne comme une confession de fonctionnaire coincé entre loyauté et ridicule: « Je ne peux rien empêcher. Je sais que c’est de la folie, mais le Président a pris sa décision. » Dans cette Ve République-là, la “décision” n’est pas une conclusion: c’est un couperet. On ne discute pas, on se range.
Le portrait officiel d’un patron: un photographe, et basta
Roire glisse un détail qui fait mouche: Grumbach avait détaché un photographe de l’Élysée pour suivre et immortaliser les faits et gestes officiels de Giscard. Un oui, un non, et le cliché est prêt. Comme si la réalité devait être cadrée avant d’être vécue. Le dessin central résume tout: Giscard serrant RTL comme un guidon, proclamant “L’antenne est à moi !” On dirait un monarque de bicyclette, en pleine conquête d’un micro.
Et derrière le copinage, la tuyauterie
La chute de Roire est la plus corrosive, parce qu’elle est la plus simple: même si RTL change de patron, que change réellement RTL? Il rappelle que l’État et Giscard contrôlent déjà des antennes, et “indirectement” bien d’autres. Et surtout, il pointe Havas, “agence de l’État”, qui fait vivre RTL par la publicité. Autrement dit: la dépendance ne passe pas seulement par la nomination d’un homme, mais par l’oxygène financier. Le robinet, c’est le pouvoir; la station, elle, respire quand on veut bien.
Alors oui, Giscard “en direct à l’antenne”, c’est d’abord une histoire de copains. Mais c’est aussi une leçon de régime: pour parler à tous, le Président préfère ne pas laisser les autres parler trop librement. Le pluralisme, d’accord, à condition que le micro garde la marque des doigts.





