N° 3062 du Canard Enchaîné – 4 Juillet 1979
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4 juillet 1979 : la Bourse à l’Élysée, et la pitié en prime time
4 juillet 1979 : le Canard relie deux marchés. Page 3, Jérôme Canard croque « Anne-Aymone indicateur boursier » : clubs d’investissement, “avis aux copines”, achats et ventes “au bon moment”, et cette question gênante: comment gouverner l’économie quand on a un portefeuille d’actions? Page 5, Bernard Thomas hurle « À la sauve viet ! » contre la charité transformée en spectacle : boat people, télévision gloutonne, indignation sélective, misères “payantes” et drames hiérarchisés. Entre la Bourse et l’écran, même soupçon : le malheur rapporte, d’une manière ou d’une autre.
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4 juillet 1979 : la Bourse à l’Élysée, et la pitié en prime time
Anne-Aymone “indicateur boursier” : le club, les tuyaux, et l’odeur du parquet
Avec Jérôme Canard, l’Élysée devient une salle de marché, mais avec nappe amidonnée. Le titre est déjà une épingle : « Anne-Aymone indicateur boursier ». Non content d’avoir sorti la feuille d’impôt de Valéry Giscard d’Estaing la semaine précédente, le Canard poursuit sur la même veine : l’argent, ses circuits, et la petite musique des “bons conseils” qui circulent mieux que les communiqués officiels.
On apprend donc qu’Anne-Aymone “manifeste la plus vive passion pour la chose boursière”. Mieux : jusqu’en 1978, elle aurait été “présidente d’honneur” d’un club d’investissement féminin. Le détail est canardesque au bon endroit : elle “participe encore aux réunions”, “sans payer sa cotisation”, pour suivre l’évolution des affaires… et “donner son avis”. Tout est dans la parenthèse sociale : la Bourse comme mondanité utile, l’Élysée comme label, et le prestige comme abonnement gratuit.
Jérôme Canard remonte même la généalogie : l’idée des clubs naît avec l’épouse d’un agent de change, Roselyne Pierre, et ses “Femmes de valeurs”. Anne-Aymone Giscard, née de Brantes, se retrouve dans le tableau. Deux clubs fondés, une douzaine d’adhérentes qui se réunissent chaque mois, on discute “opportunité d’achat”, on prend le thé. La comédie est parfaite : la spéculation servie à la tasse, et les “Françaises laborieuses” gentiment poussées vers la Bourse “afin d’entraîner la grande foule”. Le Canard ne dit pas : “c’est illégal”. Il dit : “le mauvais esprit est partout”.
Puis vient le passage “Avis aux copines”, le plus corrosif : Anne-Aymone aurait acheté, via son agent de change, des actions Intertechnique “au hasard d’une spéculation”, “le meilleur morceau du portefeuille de Chaban à l’époque où il ne payait pas d’impôts”. Elle aurait aussi vendu à temps ses actions d’une société appelée “Imétal” (ancienne “Société Le Nickel des Rothschild”) avant la dégringolade. Et on “espère” qu’elle a alerté les copines du club. Voilà la suggestion: l’Élysée, au lieu d’être un sommet de l’État, serait un sommet d’information.
Le Canard fait ensuite semblant de croire à la riposte élyséenne : Giscard ferait gérer son portefeuille “par un agent de change ou un banquier”, donc il ne “se mêlerait jamais des achats et ventes”. “Imaginer le contraire serait pure calomnie…” Évidemment. Et c’est là que Jérôme Canard sort “la vérité vraie”, en trois remarques simples : si cette version était crédible, on connaîtrait le nom du banquier; en France, un agent de change ne pratique pas des opérations boursières sur un paquet d’actions de plusieurs millions “sans en aviser son propriétaire”; et surtout, on ne voit pas comment Giscard pourrait “s’empêcher de penser à son portefeuille” quand il prend certaines décisions de politique industrielle. Le papier cite des exemples : quand le gouvernement envisage qu’Elf-Aquitaine absorbe Antar, ou quand il parle d’un crédit de 600 millions aux fabricants de composants, “surtout à Thomson, un groupe où travaille le cousin Philippe Giscard”. Là, l’éthique cesse d’être un sermon : elle devient une question de réflexe.
La conclusion a le goût du défi poli : si Giscard veut montrer sa “bonne volonté”, qu’il dise quelles actions il a achetées et vendues en 1978. “Il n’y a plus qu’à attendre…”
À la sauve viet ! : la tragédie transformée en “life-boat”
En page 5, Bernard Thomas change de décor mais pas de cible : la mise en scène. « À la sauve viet ! » commence par des images: un enfant vietnamien, un vieillard sur un radeau, des “coques de noix” chargées de grappes humaines. On est en 1979, en pleine crise des boat people après la fin de la guerre du Vietnam et les bouleversements indochinois; la télévision occidentale s’empare du drame et le repasse en boucle, jusqu’à en faire un produit.
Thomas n’attaque pas la compassion. Il attaque sa transformation en consommation : ces images “d’arrache-cœur” sont “pour notre consommation gloutonne”, jetées “crues à la figure” à l’heure du potage, du coup de rouge, du coup de révolte. Et il lâche la formule qui tient tout l’article : “la grande bouffe du goulot optique occidental”. La Malaisie “crève l’écran à fendre l’âme”. On sent l’accusation: le malheur devient un programme, un “indice d’écoute”.
Et Thomas poursuit : le Viet “se vend comme des petits pains”. La misère devient décor, et l’Occident se donne le beau rôle: “un tout-puissant, très bon, très fort, très généreux, qui peut arranger le drame s’il veut (c’est de nous, que je veux parler)”. Même la charité devient une manière de se regarder.
Le texte se moque ensuite d’une indignation sélective. Un député communiste, M. Montdargent, accuse le gouvernement de se servir de ce drame pour masquer sa politique envers les travailleurs immigrés: Thomas réplique que l’argument est “bassement politique”. Et il cite Henri Alleg dans L’Huma, qui rappelle les massacres oubliés: Vietnamiens tués ou blessés, Algériens massacrés, Indonésiens, Malgaches… et “combien d’autres” en Amérique latine, au Moyen-Orient, en Afrique du Sud. Thomas lui donne raison sur le fond: l’intérêt porté à la diaspora viet est “souvent suspect”, et certaines organisations déplacent leurs subventions d’Afrique vers l’Asie, “où elles devenaient plus payantes”. “À tout point de vue.” Puis il pose la question la plus sèche: “Ça vaut combien de Viets un Ukrainien, un Érythréen, un Afghan qu’on tue?”
La fin est une gifle géopolitique : “les derniers jeux du cirque planétaire”, la guerre froide “dernier cri d’horreur”. Après avoir armé les peuples, on les regarde maintenant s’entretuer “à coups de macchabées”. Le drame n’est plus seulement vécu: il est exploité, hiérarchisé, monétisé, médiatisé. Et, pendant ce temps, à l’Élysée, on discute des cours.
Le fil commun : le profit, visible ou non
Entre les deux articles, le Canard tisse une même obsession: la morale à géométrie variable. D’un côté, l’État au sommet, supposé arbitrer l’économie, mais soupçonné d’avoir “un portefeuille” qui pense tout seul, avec Anne-Aymone en “indicateur boursier”. De l’autre, l’Occident “humanitaire” qui découvre la misère parce qu’elle fait image, et parce qu’elle sert aussi des intérêts politiques. Ici, la Bourse. Là, l’audience. Là encore, le prestige. Dans les deux cas, le Canard demande la même chose: qu’on arrête de jouer les innocents.





