N° 3071 du Canard Enchaîné – 5 Septembre 1979
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A quand la fin du paon Barre ?
En septembre 1979, André Ribaud transforme la rentrée en contrôle technique de Matignon: Raymond Barre, « exécuté » par les sondages, reste pourtant cramponné au pouvoir, puisque « Giscard le garde ». IFOP, Sofres, Harris: la « démocratie directe » distribue des bulletins de sortie, mais l’Élysée garde la clé. Pendant que chômage, récession et prix montent, une seule institution conserve la cote: la Bourse, « îlot de prospérité » qui galope. Et le Canard, après la feuille d’impôt, rappelle qu’on a aussi « un président boursicoteur ». Alors… « boursicotez! »
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5 septembre 1979 – André Ribaud – « On a beau lui dire : “Par ici la sortie…” »
La rentrée au thermomètre des sondages
Septembre revient, et avec lui la météo politique: « crise aiguë, économique et sociale », écrit André Ribaud, et le baromètre n’annonce pas l’anticyclone. Raymond Barre, Premier ministre « solide au poste à Matignon », se retrouve sommé de retrouver le Nord… par des instituts de sondage qui jouent les chefs de gare. La formule du Canard est délicieusement venimeuse: « on a beau lui dire : “Par ici la sortie…” », il reste là, campé, « pontifiant et pédagogique », tantôt « matamore de meeting », tantôt « joli-cœur en écharpe ».
Sauf que la « démocratie directe » version 1979 a une manière expéditive de distribuer les bulletins de sortie. Ribaud aligne les chiffres comme des balles: une première rafale IFOP, puis l’artillerie lourde (Sofres, Harris, L’Express, Le Nouvel Obs…) et, au bout du week-end, l’addition claque: 63% des sondés le voient « perdu », « sans boussole », « naviguant à la gaffe ». Et Le Point lui taille un cercueil sur mesure: 12% seulement souhaiteraient le voir « rester au pouvoir le plus longtemps possible ». Le Canard se fait greffier du verdict: « Voilà donc Barre exécuté, écrabouillé, allongé au tapis… »
Barre, Giscard, et le grand numéro du “je n’y suis pour rien”
Le plus joli, c’est que l’exécution publique ne vise pas que Barre. Ribaud s’amuse à rappeler que Barre n’est peut-être « seulement l’exécutant bête et discipliné » d’une politique inspirée, « couverte » par Giscard. D’où la pirouette qui pique: « Barre ne sait pas où il va… mais j’y reste, puisque Giscard me garde », fait dire Ribaud au locataire de Matignon. Et si le patron roulait « pour lui-même »? Attention, prévient-il, le tabellion de l’Élysée n’aime pas les domestiques qui se prennent pour des propriétaires.
La logique du papier est simple: si Barre tombe, Giscard se cogne. « Conclusion: les Français ne veulent plus de Barre, mais Giscard en veut toujours. Et nous aurons donc encore Barre. » Voilà le nœud coulant: on veut changer le visage, mais on laisse la main qui tient la corde.
L’“îlot de prospérité” et le grand foutage de morale
Ribaud pousse le clou là où ça fait mal: pendant que « le chômage s’accroît », que « la récession s’installe », que « les prix montent » et que « le pouvoir d’achat diminue », il n’y a « qu’une institution » qui garde la cote: la Bourse. Elle « galope », « en liesse », récoltant « les fruits de la politique Barre », tandis que le reste du pays mange le décor. Le Canard, fidèle à son art, montre le contraste: l’économie réelle en robe de chambre, l’économie financière en smoking.
Et comme si la farce avait besoin d’un accessoire, Ribaud rappelle un ingrédient récent: depuis que Le Canard a publié la feuille d’impôt de Giscard, les Français savent qu’ils ont « un président boursicoteur ». Et vous voudriez qu’il renvoie Barre? « Quel ingrat il serait! » Ironie au vitriol: l’été présidentiel a dû connaître « de grands moments de liesse », le portefeuille « solidement matelassé », pendant que les chômeurs « ne savent quoi faire de leurs grasses indemnités » et que les consommateurs encaissent « un indice de hausse des prix de plus 1,3% ». La morale officielle devient alors un gag: « Au lieu de vous plaindre, de récriminer, de manifester, de revendiquer, boursicotez! »
Ribaud referme ainsi la trappe: la politique de la France « ne se fait pas à la corbeille », disait l’autre; mais c’est bien « sa fortune aujourd’hui qui s’y fait », et celle de son président. Dans cette rentrée 1979, la sortie indiquée n’est pas celle qu’on croit: ce n’est pas Barre qu’on éjecte, c’est le réel… dehors, sous la pluie.





