N° 3072 du Canard Enchaîné – 12 Septembre 1979
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Giscard pour la défonce du consommateur
À Orly, les colis passent mieux que les discours. Dans ce Canard du 12 septembre 1979, on voit comment le pouvoir sait « simplifier les formalités » quand les caisses sont pour Matignon, et comment Raymond Barre et Valéry Giscard d’Estaing pratiquent le dédouanement à double usage: à la douane, et dans l’opinion. En page 6, Gabriel Macé et Charles Bernard poursuivent la farce: austérité à l’ancienne, « défense du consommateur », et beurre rationné en grande pompe. Une France qu’on sermonne, pendant qu’on la contourne.
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Quand l’État passe en « rien à déclarer »
Orly, douane, et l’art délicat de fermer les yeux… de loin
L’article de page 4 s’ouvre sur une scène qu’on croirait écrite pour prouver que la comédie administrative est un sport national: à Orly, « tous les quinze jours », un conseiller technique de Matignon, flanqué du chauffeur de Raymond Barre, vient réceptionner des colis de fruits tropicaux expédiés de l’île Maurice. La mission est dite « extraordinaire », mais la routine a l’air huilée: au début les douaniers contrôlent, puis « ils se sont vite tapé sur les doigts » et l’ordre tombe, poli comme une note de service: fermer les yeux.
Le Canard se régale de ce détail, parce qu’il n’est jamais « petit » quand il dit gros. L’obsession n’est pas seulement le panier garni, mais le mécanisme: des télex « facilitation bagages-colis », des consignes « confidentiel », des noms qui reviennent (Roissy, Orly), et une douceur de plume qui laisse entendre que l’État, quand il le veut, sait très bien simplifier les formalités. Il suffit juste d’avoir le bon nom sur l’étiquette et la bonne proximité avec le tapis roulant du pouvoir.
Le « dédouanement » comme doctrine
Le titre est au cordeau: « se dédouaner », ici, c’est à la fois passer la douane sans passer par la case douane… et se laver les mains avec l’eau bénite de la procédure. Barre « déclare en douane », mais pas forcément ce qu’on attend; l’article joue sur cette gymnastique: le pouvoir se donne un visage de rigueur (on parle d’ordre, de contrôle, de règles), et, dans la même phrase, s’offre des petits arrangements qui suintent l’entre-soi.
Le Canard pique aussi le réflexe pavlovien de la hiérarchie: ce qui serait un délit pour « touriste » devient une « discrétion » quand la caisse est destinée à Matignon. Le mot « confidentiel » fait office de cachet magique: il ne protège pas un secret d’État, il protège l’État de la banalité des lois.
« Défense du consommateur »: le beurre, oui. Les autres, on verra.
Retour à l’an 40: l’austérité en papier mâché
En page 6, Gabriel Macé pousse la logique jusqu’au gag historique: « Retour à l’an 40 ». L’humour est noir, mais la cible est limpide: la « société de consommation » qu’on enterre en discours ressuscite en pratique, à coups d’astuces, de restrictions, de prêches moralisateurs. On fait la leçon au public, pendant que les sommets se ménagent des sorties de secours, des passe-droits, des « exceptions » qui ne disent pas leur nom.
Le plaisir de Macé, c’est de renvoyer les slogans à leur décor: quand on invoque l’effort national, on obtient surtout une pédagogie à sens unique. Et l’ironie mord là où ça fait mal: le pouvoir sermonne le peuple comme un père sévère, puis laisse traîner sur la table la boîte de chocolats réservée « aux invités ».
La hotte de beurre: pénurie, découpe… et belles tartines politiques
Charles Bernard, avec « La hotte de beurre », transforme une denrée en symbole. Quand le beurre devient rare, on ne parle plus cuisine: on parle gouvernement. L’article s’amuse d’une France sommée d’être raisonnable, d’accepter les « coupes », de se contenter de portions (et de mots), pendant que la communication officielle essaye de faire passer la contrainte pour une vertu civique. Le beurre, c’est le baromètre: s’il manque dans l’assiette, on invente des explications qui sentent la naphtaline, la fatalité, ou l’alibi.
Et là encore, le trait le plus acide n’est pas la pénurie elle-même, mais l’orchestre: « défense du consommateur », proclame-t-on, quand l’État semble surtout défendre sa posture. Le Canard fait ce qu’il sait faire: prendre un objet banal, le retourner, et montrer l’étiquette dessous.
Une morale provisoire, mais très stable
Deux poids, deux mesures, et un seul tampon
En rassemblant ces textes, on obtient une petite fresque de la fin des années 70: crise, austérité, discours d’ordre… et, dans les coulisses, une aristocratie de la combine. D’un côté, le citoyen qu’on somme de se serrer la ceinture; de l’autre, les colis qui passent, les consignes qui s’arrondissent, les « confidentialités » qui graissent la mécanique. La morale officielle parle de rigueur; la réalité, elle, parle surtout de réseau.
Et tout est là: quand Giscard et Barre « se dédouanent », ce n’est pas seulement une histoire de douane. C’est une méthode de gouvernement: rendre la règle sacrée pour les autres, et optionnelle pour soi. Puis expliquer, très sérieusement, que c’est pour votre bien.





