N° 3074 du Canard Enchaîné – 26 Septembre 1979
N° 3074 du Canard Enchaîné – 26 Septembre 1979
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Bokassa anthropophage : pour Giscard, c’est bien dur à digérer !
Bokassa tombe, et soudain la République redécouvre l’état civil. Dans l’édition du 26 septembre 1979, Gabriel Macé transforme l’affaire en comédie administrative: l’ex-empereur “cousin” devient un simple citoyen que la France ne reconnaîtrait plus, faute de “déclaration récognitive”. À ce compte-là, s’il a voté en 1974, on pourrait même contester l’élection de Giscard… En page 3, Le Canard pousse la métaphore: “La chasse au Bokassa”, safari politique, rabatteurs, cadeaux, silences. Une indigestion? Plutôt un vieux régime de complaisances.
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Bokassa, « ressortissant » sur le tard: quand la France découvre sa parenté au moment de l’addition
Le titre fait claquer la porte: « La France ne défend pas ses ressortissants ! » Encore faut-il savoir de quel “ressortissant” on parle. Gabriel Macé s’amuse d’un renversement de décor: Jean Bedel Bokassa, passé en quelques jours de l’Empereur “cousin” qu’on tutoie à Bangui au simple citoyen qu’on renvoie à l’état civil, tombe de la couronne… sur une formalité. Il aurait “oublié” une déclaration récognitive: voilà donc l’anthropophage (si l’on en croit les récits qui montent alors, y compris dans la presse) réduit à une affaire de papier timbré. L’ogre se voit menacé non par un tribunal, mais par un formulaire.
Dans cette farce, le plus cruel n’est pas l’absurde, c’est sa commodité. Quand Bokassa sert, il est décoré, reçu, escorté. Quand il devient radioactif, la République le regarde comme un étranger sans histoire… et, surtout, sans droits. Macé pousse la logique jusqu’au burlesque: si Bokassa a une carte d’électeur française et a voté en 1974, alors, en “toute justice”, on devrait invalider l’élection de Valéry Giscard d’Estaing. On n’est pas à une incohérence près: la fraude électorale devient, par ricochet, un argument de procédure contre le Président. Les scandales ont parfois cette élégance: ils savent remonter le courant.
Le grand carnaval des indignations sélectives
Ce qui pique, dans la plume de Macé, c’est l’ingratitude à géométrie variable. La France s’indignerait soudain de Bokassa, mais comme un parent gêné qu’on évite au restaurant: pas de scène, surtout, et si possible l’addition réglée par quelqu’un d’autre. Le papier insiste sur cette “modestie” retrouvée: Bokassa repasse de l’état d’Empire à l’état civil, pendant que les mêmes bouches expliquent, très sérieusement, que la citoyenneté française est une “plaisanterie”. L’État a de l’humour, mais il le réserve aux autres.
Le “cousinage” devient alors l’objet central: Macé déroule une galerie de figures et de parades. René Journiac, envoyé spécial de l’Élysée, aurait été dépêché négocier une abdication “rapide” et une retraite “en France” promise, puis aussitôt ravalée. Dans cette diplomatie-là, la parole est une avance remboursable. Le récit laisse entendre une mécanique de protection à deux vitesses: on sait dépêcher, garantir, escorter… puis lâcher et “oublier”. Le plus accablant, au fond, n’est pas que Bokassa tombe: c’est qu’il tombe avec, dans ses poches, des années de complaisances françaises.
« La chasse au Bokassa »: quand le safari tourne en battue… politique
L’article en page 3 prolonge la satire en changeant de décor: le “dernier safari” de Giscard devient la “chasse au Bokassa”. Les mots de la brousse servent à décrire les réseaux: rabatteurs, trophées, tableaux de chasse. On croise David Dacko (le retour à Bangui), Ange Patassé (l’ancien Premier ministre), l’ombre des services, des “experts”, des intermédiaires. Les noms cités dessinent une filière plus qu’une simple crise africaine: une zone d’influence où la morale s’arrange comme une valise diplomatique.
La page 3 pointe aussi le commerce discret qui colle à l’affaire: diamants, ivoire, “babioles”, cadeaux, plaques, et la petite musique des proches qui s’étonnent que la famille Giscard ou Robert Galley ne “tienne” pas à ce que Bokassa “bavarde”. Là, Le Canard n’a pas besoin d’en faire trop: il suffit d’aligner les coïncidences, les visites, les promesses et les silences. La chasse, ici, n’est pas celle de l’éléphant: c’est celle de la phrase qui pourrait coûter cher.
Un État qui digère mal… parce qu’il a trop longtemps avalé
Le fil rouge des deux textes est limpide: la République découvre les principes au moment où ils deviennent utiles. On avait un “cousin” qu’on embrassait; on se retrouve avec un “ressortissant” qu’on récuse. On brandit la rigueur administrative comme serviette de table, après le banquet. Et l’humour noir du Canard, lui, sert de radiographie: ce qui ressort, ce n’est pas seulement Bokassa, c’est le système de relations, d’habitudes et d’aveuglements qui l’a rendu fréquentable… jusqu’au jour où il a cessé de l’être.
Le titre de Une promet une indigestion; le dossier raconte plutôt une intoxication ancienne. Et dans cette histoire, le plus mordant (pardon: le plus piquant), c’est que la “morale” arrive toujours après le dessert.





