N° 3078 du Canard Enchaîné – 24 Octobre 1979
N° 3078 du Canard Enchaîné – 24 Octobre 1979
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Les permis très édifiants de M. le ministre Boulin
À Ramatuelle, certains permis poussent plus vite que les pins… surtout quand Robert Boulin passe par là. Dans son enquête du 24 octobre 1979, Le Canard enchaîné (Roland Laurent et Claude Roire) aligne lettres, dates, fac-similés et “versions” pour raconter une affaire foncière où Henri Tournet joue les entremetteurs et où l’administration semble découvrir le sens du mot “priorité”. Sous le slogan “Ces hommes exemplaires qui nous gouvernent”, le journal vise moins la villa que le système : celui où la morale publique est affichée en mairie, mais négociée au téléphone.
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Les “permis” de Boulin : quand l’État fait du bricolage… en règle
À l’automne 1979, pendant que l’Élysée digère encore ses diamants de Bangui, Le Canard déplace la loupe vers une autre vitrine du pouvoir : la respectabilité immobilière. En page 4 du 24 octobre, Roland Laurent et Claude Roire s’attaquent à Robert Boulin, ministre du Travail, et à une question qui sent la pinède chaude et la paperasse froide : comment, dans les collines de Ramatuelle, certains terrains deviennent-ils soudain plus “constructibles” que d’autres… surtout quand l’acheteur porte une carte ministérielle ?
Le titre annonce la couleur : des “permis très édifiants”. Le dossier, lui, raconte surtout une mécanique. Des autorisations qui se baladent, des signatures qui se répondent, des intermédiaires qui font le pont entre le cadastre et le carnet d’adresses. Le Canard n’a pas besoin de grands mots : il empile des dates, des noms, des lettres, des fac-similés. Et il laisse le lecteur faire ce que le pouvoir déteste le plus : relier les points.
Ramatuelle, terrain glissant : le ministre et le marchand de parcelles
Au centre : Henri Tournet, personnage-pivot, fournisseur de terrains et de récits, et Robert Boulin, qui se retrouve propriétaire d’un coin de Côte d’Azur dans des conditions que l’enquête juge, disons, “singulièrement favorisées”. Tout se joue sur une chose d’apparence banale : la chaîne administrative. Le permis de construire, cette feuille censée dire le droit commun, prend ici des airs de passe-partout, avec l’ombre portée des relations.
L’article insiste sur un contraste presque comique (et c’est là que l’ironie pique) : derrière la résidence secondaire, “dans les collines boisées de Ramatuelle”, il n’y aurait “pas une seule maison” bénéficiant des mêmes permissions. Dans ce décor, le ministre devient un cas d’école : pas celui qu’on enseigne aux étudiants en urbanisme, plutôt celui qu’on murmure aux guichets.
Et comme souvent au Canard, le rire n’est pas un décor : c’est une lampe torche. Les dessins, les encadrés, la mise en scène des documents donnent à l’affaire une allure de petit théâtre administratif où chacun joue “la procédure”, “l’amitié”, “l’ignorance”, “la confiance”, selon la scène.
Une Légion d’honneur qui sent le béton frais
Le morceau le plus satirique, c’est peut-être l’idée de la “Légion des purs” : la décoration comme vernis moral, qui se retrouve frottée à des courriers, des interventions, des demandes “d’accélération”, et à cette phrase implicite que tout lecteur entend : "quand on est ministre, on ne fait pas la queue". L’article n’accuse pas seulement un homme ; il raconte un système de priorités, où l’égalité devant le règlement ressemble à un panneau “sens interdit” qu’on contourne parce qu’on connaît le rond-point.
Le Canard souligne aussi l’art des explications tardives : quand le dossier devient public, tout le monde découvre la nuance, la “méprise”, le “malentendu”, la “maladresse”. Dans ce genre de feuilleton, les mots servent à repeindre après la pluie. Or l’enquête, elle, fait l’inverse : elle gratte la peinture.
“La version de Boulin” : une défense en mode conditionnel
L’encadré final, “La version de Boulin”, a la politesse des affaires qui deviennent graves. Boulin reçoit les journalistes (avec avocat, détail parlant), donne sa lecture, dit en substance : ce n’est pas ce que vous croyez, je n’ai pas fait pression, j’ai agi correctement, la chronologie prouvera… Le Canard, fidèle à sa méthode, ne discute pas la psychologie : il recolle la chronologie en face des déclarations. Et, quand les deux ne s’emboîtent pas, il n’ajoute pas de violons : il met un point.
C’est là que le papier dépasse l’anecdote provençale. En 1979, le giscardisme se veut moderne, rationalisé, “propre”. Mais les enquêtes s’accumulent, et elles racontent toutes la même fable inversée : l’État prêche la rigueur, puis s’autorise des exceptions privées. À force, la morale officielle ressemble à ces permis de construire : elle tient tant que personne ne regarde de trop près les tampons.
Ce que vise vraiment le Canard : l’exemplarité, cette clause introuvable
Le surtitre “Ces hommes exemplaires qui nous gouvernent” dit tout : l’affaire Boulin, telle que racontée ici, n’est pas seulement un soupçon de combine foncière. C’est un procès en hypocrisie. On peut se tromper, se faire avoir, signer trop vite. Mais quand on gouverne, l’erreur devient une méthode de défense, et la “bonne foi” une sorte de passeport diplomatique.
La cruauté du texte, c’est qu’elle est minimale : elle tient au montage. Des documents. Des dates. Des noms. Henri Tournet, Robert Boulin. Des démarches “accélérées”. Des avantages qui tombent toujours du bon côté de la barrière.
Et au bout du compte, une question toute simple, que l’enquête laisse flotter comme une mouche dans un bureau fermé : si tout est parfaitement normal, pourquoi faut-il tant d’énergie pour expliquer que tout est parfaitement normal ?





